28 mai 2007

Retournerai-je a Midelt? (épisode 15)


C’est sûr, ma mère aurait accepté l’offre, même s’il avait fallu se convertir. Elle aimait passionnément le Maroc. Ce magnifique pays le lui rendait au centuple, plus que cela, pour elle ce pays était son seul et unique havre de paix. Dans le même temps, ses souvenirs de France n’étaient qu’orphelinat, famille d’adoption, froid, sabots en bois qui lui gelaient les pieds, « parfois même je pissais dedans pour un peu de chaleur furtive », aimait-elle me rappeler. Elle ne rêvait et ne pensait que « Maroc », maintenant elle y avait trouvé son bonheur. Je soupçonne même qu’elle détestait la France.
Toujours silencieux, mon père ruminait le piège si minutieusement préparé, c’est sans doute là l’erreur même de l’offre. Lui demander de renier la France ! Allons donc miséreux ! Moi du haut de mes presque 10 ans, je savais bien que ce serait foutu d’avance, fallait me le demander, et je vous l’aurais dis. Je le connais moi mon papa. Certes, il parle marocain, il ne pense qu’au bien des marocains, il vit pour le Maroc, et ce Paysannat c’est sa vie, il l’a vu grandir comme ce pays, petit à petit avec une infime tendresse, sans soubresaut.
Mais pas touche à sa France !
« Pays de naissance », m’avait-il dit un jour, « pays qu’on ne peut pas oublier, même si les souvenirs qui en remontent ne sont que tristesse, misère et orphelinat ».
Pas touche à sa France !
« Je regrette, mais c’est non ! Je suis français ! Je reste français, ce poste c’est en tant que français que je l’accepterai ! »
Certainement très déçu, le dirigeant lui répondit :
« Tu le sais Maurice, les français, vous devrez un jour ou l’autre partir. Je suis triste de cela, mais les marocains veulent une part de cette indépendance et de l’avenir de leur pays, et vous, les français et les étrangers, ne faites pas partie des plans ».
« Et bien alors, tu devras accepter ma démission, c’est non ! »
La suite de cette histoire est moins certaine, mon frère aîné Daniel affirme, et c’est fort possible compte tenu qu’à cette époque il avait environ 33 ans, que la suite de mon histoires est :
« Ecoute moi bien Maurice, tu prends ce poste pour seulement quelques années, et je suis sûr qu’avec tes relations au ministère et le travail déjà accompli, on va te proposer le poste de ministre de l’agriculture, je suis habilité à te le dire si je voyais que tu refusais »
Cela apparemment ne le fit malgré tout changer d’avis. Inutile de décrire dans quel état devait se trouver la déjà femme du ministre marocain de l’agriculture !
De ce jour, les relations particulièrement fusionnelles qui liaient mes parents se rompirent, pour devenir peu à peu de la haine, de l’indifférence. Ils se sont haïs autant qu’ils se sont aimés,
Ainsi, c’est avec des bouts de mots, des phrases non terminées, des suppositions que j’imagine la scène de la séparation et du déchirement. Mon père, seul avec ses convictions, mais j’en suis sûr avec une infinie tristesse.
Face à lui, la tribu des contre, plus nombreux certes, mais vaincus par la farouche résistance patriotique de « Monsieur Maurice ». Il ne badine pas avec l’honneur et les convictions, de cela j’en serai tour à tour, le spectateur parfois impuissant, et le dépositaire.
Je crois ne pas être très loin de la vérité de ce jour de janvier ou février 1964. Dix ans après ma naissance.

20 mai 2007

Retournerai-je à Midelt (episode 14)

« La France, on ira tous, et pour toujours » laissa tomber mon père, d’une parole sèche et intransigeante.
Ouf ! Pour l’école. Mais que voulait dire le « pour toujours ».
Il avait décidé seul apparemment, contre l’avis de ma mère de rentrer en France. Je ne connus en partie la vraie raison de son choix précipité que bien plus tard. Pour le moment sa sentence semblait sans appel, malgré les « grosses disputes » que mes oreilles de gamin espiègle entendaient dès qu’ils abordaient le sujet.
« C’est trop tard, j’ai donné ma démission, on ne revient plus la dessus !»
« Tu es fou ! Tu ne changeras jamais ! Mais que vas-tu « foutre en France ! Tu te rappelles de la France toi ! Pour moi ce n’est qu’humiliation et souffrance !» lui ressassait ma mère.
Ce fut sans doute la seule fois que je vis ma mère pleurer tous les jours, toute la journée, et toutes les nuits.
J’avais une peine sincère pour elle, et je guettais en permanence un signe de faiblesse de sa part qui m’aurait aidé à la consoler, à lui dire que moi aussi j’étais triste, et qu’à tous les deux ce serait plus facile. Mais ce geste ne vint jamais. Elle avait dû quand même souffrir quand elle était jeune dans son Auvergne d’adoption, avec des parents eux aussi d’adoption, pour être aussi forte et imperméable aux autres, et aux sentiments.
Mon père, imperturbable et impénétrable, poursuivait son travail. Je refusais de l’accompagner pour sa dernière tournée d’inspection. Clandestinement, et tacitement, je me rangeais du coté de ma mère.
Je vis bien tous les jours de nombreuses personnes, y compris ses employés, venir à la maison . Les alliances de circonstances.
À entendre ma mère, ces gens venaient à la maison le dissuader de partir, même son employeur, le gouvernement marocain, n’avait pas encore accepté sa démission.
J’essaye de me remémorer et de reconstituer tel un archéologue, avec les maigres bribes d’informations recueillies jusqu’à ce jour, les circonstances qui poussèrent mon père à étrangement précipiter sans raison apparente notre retour en France.
Je crois aujourd’hui, qu’il a dû se sentir bien seul. Il n’a jamais pour autant émis le moindre doute quand à son choix, même aux moments les plus difficiles qui l’attendaient en France.
Il fallait que l’événement qui l’a conduit à prendre cette triste décision fût grave pour quitter son Maroc, notre Maroc à tous.
Je crois savoir qu’un jour, lors d’un rendez vous à Rabat, la capitale, mais aussi le siège de son employeur, il eut la proposition suivante, et cela a bien pu se passer comme cela.
« Écoute Maurice, le Maroc est indépendant, tu le sais. Toi on veut te garder, mais je dois composer avec cette nouvelle génération des jeunes ingénieurs que tu as formés pour certains, qui cherchent par tous les moyens à d' obtenir les postes des français. Je n'y peux rien je dois obeir. Nous reconnaissons tous le travail exemplaire que tu as accompli ici pour le sud marocain, mais tu connais le Maroc, je dois faire la part de choses»
« J’ai perdu ma place, je dois rentrer? ».
« Qui te parle de quitter ta place ! Au contraire, je vais créer un poste uniquement pour toi : Super directeur. Tu auras tous les Paysannats du moyen atlas sous ta responsabilité, à Boumia, le corse est parti, je vais y caser un de tes anciens élèves, et pour le Paysannat de Midelt, le tien, on décidera ensemble à qui confier le poste. Chacun son poste, je place deux marocains et toi en haut, t’en dis quoi ? »
« Le moyen atlas mais c’est immense ! Tu te rends compte ces déplacements avec ma Willis ».
« J’y ai pensé figure-toi. Tu n’auras même pas à conduire. Un chauffeur est prévu. Je sais que tu seras tout le temps sur le terrain, tu auras un chauffeur et une voiture confortable»
« Mais qui empêchera un jour un de mes adjoints de vouloir mon poste, ton idée ne sert qu’à repousser le problème pas à le résoudre ».
« Mais ça aussi, c’est tout réfléchi » lui expliqua l’homme du ministère de l’agriculture, il suffit que tu prennes la nationalité Marocaine. Il ajouta dans la foulée sans respirer, je n’ai pas dit musulman, tu as bien compris ? Tu es chrétien, c’est pas notre problème».
L’homme redoutait cet instant, il venait là de toucher le point faible de son plan. Aussi, avait-il subtilement mis ma mère dans la confidence, et comptait sur son aide, ce quelle fit sans réserve.
« Tu te rends compte Maurice ! Super directeur, un chauffeur, une voiture gratuite ! C’est merveilleux on peut rester maintenant ! »

08 mai 2007

Ma première photo, 1955, 1 an
























Photo du bonheur.
Le mariage de mon frère à Meknes en 1955, la seule photo où toute la famille est réunie.
J’ai longtemps hésité à vous montrer cette photo, je l’ai découverte il y a une semaine, je n’en connaissais pas l’existence.
« La photo n’est pas bonne mais l’on peut y voir, le bonheur en personne et la douceur du soir » J.J. Goldmann.

De gauche à droite :
* Le général en chef, ma mère 43 ans.
Le général était un grand stratège, elle a fabriqué ses soldats tous les 10 ans environ.
« Comment vouliez-vous que nous sonnions la rébellion, il en manquait toujours 2 à l’appel »
Mais qu'elle est belle, non?
* Annie, ma belle-sœur :
La tendre et toujours douce Annie, son sourire l’accompagne en toute situation.
« Il fallait bien ça pour supporter mon grand frère »
* Daniel, non Serge, non Yaya : enfin quoi mon grand frère : 24 ans.
Son prénom, c’est déjà toute une histoire, pour le reste :
« Un ange jusqu'à 18 ans, après !!!!!…………. » Disait de lui ma mère, après ? Je vous raconterai sûrement
* Mon père, ce héros, 49 ans.
« Le cœur sur la main, les poches toujours vides et une vie peu commune »
* Le P'tiot, c’est moi, 1 an, qui essaye aujourd’hui pas à pas de faire son chemin.
« C’était vraiment un beau bébé » disait-elle. Depuis plus rien.
Regardez tous qui est à ma gauche ? Toujours près de moi ? Mon héros !
* Claude, mon autre frère, 10 ans.
« C’est lui le Mathelem, la boule, le crac, et mon protecteur. » Dommage notre différence d’âge.
« Je lui aurais appris le berbère par cœur, à notre école buissonniére » (M. Leforestier, enfin presque).

04 mai 2007

Retournerai-je à Midelt (épisode 13)


Une fois dehors, je demandais à mon père
« Et Bijou, il est où ? »
« Ton mouton est mort » me répondit-il embarrassé, la tristesse dans les yeux. J’apprenais quelques temps après, qu’il avait plutôt régalé en méchoui quelques personnes de la ferme, mais qui ? Nul ne le saura, des soupçons seulement…………..
Dur de partager la tristesse de la mort de Bijou et la joie de retrouver Midelt, j’avoue humblement avoir vite oublié ce triste épisode tant mon bonheur fut grand. Les mômes sont là, Fatima, Slimane, …………
« M’sieur Patrick, c’est bien que tu es là »
Et bien quel retour ! Le tireur d’élite rangea ses noyaux et sortit un lance pierre de sa cachette, il était là, il m’attendait, lui aussi orphelin de mes doigts agiles.
Demain, demain, c’est certain, j’irai respirer la ferme, et puis on ira chatouiller du moineau.
A aucun moment je n’ai eu une pensée, même furtive, et coupable, pour ce couple de frère et sœur, que j’abandonnais misérablement à Mekhnès. Je ne suis même pas sûr de leur avoir dit au revoir.
Et puis, plus rien, plus aucun souvenir.
Comment ai-je appris que je n’irai pas à l’école, ni à Midelt, ni à Mibladen, ni ailleurs au Maroc, mais en France, sans doute bientôt, mais personne ne sait quand !
Séisme. !
Une école encore plus loin, mon frère Claude y était déjà, à Foix, dans l’Ariège, pour terminer son Bac « mathélem ».
Je ne savais pas ce que cela pouvait bien dire être en « mathélem ». J’aimais ce mot. Mais une chose est certaine, c’était bien et très important. Cela le classait parmi les très intelligents, les supérieurs, ceux qu’on devait admirer, et intellectuellement respecter. Ce que je fis, depuis toujours et encore aujourd’hui. Sinon pourquoi mes parents ne cessaient de répéter à chaque fois que quelqu’un demandait des ses nouvelles :
« Il est en mathélem en France » répondaient-ils inexorablement, fièrement l’orgueil bien dressé. Il valait mieux le dire de suite, on ne sait jamais, si les personnes avaient oublié de leur demander des nouvelles de sa scolarité.
En plus ce mathélem, pour l’avoir, il fallait le passer en deux fois. La 1ère et la seconde partie.
« Il en faut de l’intelligence pour l’avoir le bac mathelem ».
Et rebelote, les fiers parents, ne manquaient pas de rappeler à toutes les personnes qui voulaient bien l’entendre, qu’ils avaient un fils en mathelem, et qu’en plus il avait deux examens à passer, nul doute qu’il les aura lui.
Je suis sûr que si par malheur on demandait des nouvelles de ma scolarité dans ce collège de Meknes, ils devaient répondre
« Si vous saviez ce que ça nous coûte », à part ça il est bien !
On m’avait expliqué qu’il n’y avait que les très bons élèves qui avaient le droit de le tenter ce mathelem, et mon frère en était.
Je me sentais rapidement exclu de cette famille d’élite, et même, je dois le dire, jaloux de ceux qui savaient, et qui ne se battaient pas pour éviter les dernières places, ou la honteuse baguette de Driss.
J’aurais pourtant aimé être le meilleur de la classe. Certes les écoliers me « badaient » pour mon adresse au lance pierre, en gymnastique, à la bagarre, à la course à pied, enfin tout, sauf pour la place de 1er de la classe.
Plus tard sans doute, un peu plus tard, je serai bien premier de quelque chose ou il faut être intelligent.……………

27 avril 2007

Quand le passé vous rattrappe!!!!


Quelle ne fût pas ma surprise de trouver les lignes qui suivent sur mon e-mail. Elles émanent du docteur Mouhib qui exerce à Midelt.
Internet et nos blogs nous ont rapprochés, voici son témoignage




"Depuis la lecture de ton blog qui parle de ton enfance, et de la période des vaches grasses du paysannat de Midelt , l'édifice abandonné commence à m'intéresser .
Féru de la micro histoire de la région , je me suis mis à questionner les anciens de Midelt sur ce qu'ils retiennent du paysannat. Surprise! Le disque dure rurale a enregistré beaucoup de choses .
Ton père a laissé très bonne impression chez les habitants de Midelt et de ses Ksours Ait Oufella, Ait Izdeg et Ait Ayach. C'était lui qui avait entamé la modernisation de l'agriculture dans la région.
Il introduit l'arboriculture non sans difficulté . Les fellahs, habitués à la culture du maïs, d'orge, de pomme de terre et de navet, n'avaient pas accepté facilement le pommier , le pêcher et l'abricotier .
Avec l'aide des autorités locales de l'époque , il avait pu influencer les Cheikhs des douars à planter les arbres pour donner l'exemple à leurs tribus.
Aujourd'hui le pommier, avec les 2 Millions de pieds, fait la richesse de la région de Midelt.
Dans les anciens vergers de la région, on trouve les anciennes variétés des pépinières des paysannats de Midelt et Ait Ayach: la reinette rouge, la rouge de juin,la Winterbanana,et la cremsonne.
Il faut ajouter que c'est bien lui qui avait appris le premier , à une équipe de jeunes, les méthodes de taille et de greffe.
C'était ton père, également, qui avait introduit l'utilisation du tracteur , et avait contribué à l'amélioration de la race bovine ( taurreaux géniteurs et vaches de race-pie rouge-).
Mr Bouazza, aujourd'hui âgé de 60 ans, et qui avait travaillé au paysannat entre 61 et 64 s'occupait, avec d'autres des vaches. D'après lui, ton père leur donnait des prénoms féminins. La vache prénommée Mimouna était traitée avec "respect": elle portait le nom de la sainte Lalla Mimouna qui a "la baraka du mariage"et dont tu as parlé dans ton blog.
La région et ses habitants sont redevables à ton père pour tout ce qu'il leur avait apporté.
Il pleut toujours à Midelt , chose que nous n'avons pas eu depuis bien longtemps.
La truffe réapparait dans la région.
Merci du lien du blog ."
Bien à toi, M.Mouhib

23 avril 2007

Retournerai-je à midelt (episode 12)


Mais pour le moment, la route me ramène à Midelt, et me rapproche lentement du paysannat, de ma maison. Petit à petit sans même s’en apercevoir les paysages changent. Ils ont la délicatesse du Maroc. Ils t’acclimatent lentement. Ils t’imprègnent de la tête aux pieds, et puis un jour tu es amoureux.
De cet amour fougueux et majestueux des premières rencontres.
De cet amour qui sera le seul et l’unique tant il est enraciné dans ton corps et dans tes songes les plus secrets.
Les couleurs et les odeurs des épices se font moins fortes, ici c’est le pays de la terre ocre, du sable, de l’alpha, du froid glacial de l’hiver, du soleil torride de l’été, du vent. C’est le grand pays des berbères. C’est aussi modestement mon pays. Celui que les Berbères ont bien voulu me prêter.
Le premier signe typique à ne pas manquer, ce sont les chèvres qui montent dans les arbres, dans les arganiers plutôt (des arbres qui n’existent qu’au Maroc et au Brésil).
Ses feuilles et ses fruits nourrissent les chèvres qui n’hésitent pas à imiter les singes de la forêt de cèdres. De ses fruits s’extrait une huile. De ses noyaux recrachés par les chèvres, des produits cosmétiques. Et quand l’arganier mourra, il servira à fabriquer un charbon d’une excellente qualité.
Un super marché à lui seul en quelque sorte, mais surtout l’emblématique arbre des régions pauvres du sud marocain.
Midelt……….. Je te respire.
Direction Ksar el Souk, le parfum des roses semble m’envelopper. Le vent vient de l’ouest, ça sent bon, l’usine doit fonctionner. Encore quelques maigres et interminables kilomètres. !
Nous y sommes, à droite le panneau du « Paysannat », l’allée est toujours aussi longue, les abricotiers sont bien beaux, les bourgeons gonflent.
La cour………….devant
Les bureaux ……………à droite……………..
La maison………….. à gauche……………..
La voiture s’immobilise…………
On arrive !…
Je descends, embrumé dans mes parfums et ma joie.
« Qui a dit à Toto que je rentrais ? »
Il l’a senti, il m’accueille, nous partageons encore quelques longs instants notre joie réciproque, il m’a reconnu malgré mon ridicule déguisement d’écolier de la ville, et toujours mes cheveux bien peignés.
Missoudie me l’avait recommandée.
« Madame a dit que je devais bien te peigner !». Missoudie n’avait jamais transgressé un ordre de Madame. Je la soupçonne même à certains moments d’avoir fait du zèle. C’est bien pour cela qu’elle était encore à la maison.
Alors j’étais bien peigné ! Je redoutais déjà l’arrivée des enfants de la ferme, ils vont encore et éternellement ricaner de ma grotesque coiffure, pire encore, ils n’ont pas vu mon ridicule short et ma blouse grise !
Toto est accompagné pour la 1ère fois d’un tout petit épagneul que je nommerai plus tard Mick. Rika la bergère allemande, d’habitude si taciturne et amoureuse de mon père n’a pas voulu manquer la cérémonie du retour du fils prodigue, du petit maître. Elle aussi était là, à me souhaiter la bienvenue.
Ma mère est dans la cuisine. Je m’élance pour aller la rejoindre. J’aimerai tant qu’elle me tende les bras, qu’on oublie avant, qu’on oublie qu’on ne s’aime pas, qu’elle me fasse juste un petit geste et je jure de lui sauter dans les bras et de l’embrasser de partout.
J’ai tant envie de l’aimer !
Mon cœur s’affole à l’idée que dans quelques secondes nous serons ensemble, face à face. Je suis sur le pas de la cuisine, mes bras chargés d’amour sont prêt à s’élancer, j’ai peur, elle va faire un tout petit geste vers moi, et je libérerai tout l’amour impatient de mes bras et de mon cœur.
Ça y est, je la vois.
« Maman ! Maman ! Maman ! Je suis là »
Je suis sur le palier, elle me voit.
« Tu peux pas crier moins fort non ? On ne s’entend plus, fini la tranquillité maintenant ».
Son regard me pétrifie, mes bras se referment, le cœur avec. Ce n’est pas encore de la haine non ! Mais c’est sur ça viendra !
Une bise amicale, je file dans ma chambre me changer et m’habiller en parfait berbère, et cette fois, je ne me coifferai pas, na !

02 avril 2007

Retournerai-je à Midelt (episode 10)


Nous passions par la forêt de Cèdres. J’aimais la traverser, le nez scotché sur la fenêtre, elle me magnétisait.
Dans cette immense forêt de cèdres plusieurs fois centenaires, nous nous arrêtions toujours au même endroit.
Un énorme cèdre sur le bord de la route nous attendait avec ses grands bras écartés. Mon père et moi essayions toujours d'en faire le tour avec nos bras. Cette fois encore, même avec Missoudie, nous n’y sommes pas arrivés. Je crois bien qu’on y cueillait aussi des pivoines, et que cette forêt était peuplée de milliers de singes. Elle semblait être d’une autre histoire, de ces livres imaginaires où courageusement je traquais la photo d’une hyène,D'ou me venait le plaisir de voir que mon arbre était toujours là?
Puis Azrou, les français y pratiquaient le ski, mais pas nous. Encore un paradoxe du Maroc. Le sud pour tous c’est le sable, le désert. Azrou est à 1250 mètres et cela lui suffit pour abriter une minuscule station et une petite industrie autour du bois.
Nous reprenions la route vers Midelt, c’était facile, le col du zad franchi, la route descend jusqu’à Midelt.
La route vous berce ensuite jusqu’à Kenifra, mais vous pouvez aussi couper direct pour Midelt. Kenifra, inutile de régénérer ma mémoire avec un guide de voyage. Kenifra je connais, je vous y emmène de suite, les yeux fermés, juste le temps de s’imprégner du temps qui s’est écoulé depuis.
Quand j’entendais le simple mot de Kenifra, je savais que l’on parlerait pêche et camping.
Le tout c’était de savoir s’ils allaient choisir le lac de l’Aguelmane de Sidi Ali ou Aguelmane d’Azigza, situé en premier sur la route.
Moi, cela m’était égal, je savais que la tribu allait se déplacer, les nomades de la pêche organisaient leur transhumance.
4 à 5 jours de pêche, camping autour du lac. La nuit pêche à l’écrevisse à la lampe électrique, souvent contre son gré mon doigt servait d’appât.
Le jour, pêche au lancer, à la cuillère pour les carnassiers, à la bulle pour le reste. Les femmes devaient, si elles ne partageaient pas cette passion, se trouver un passe temps : balade dans la forêt, cueillette des pivoines ou des asperges en fonction des saisons. Elles redoutaient avant tout l’heure de la préparation des repas, les hommes affalés dans leurs chaises, après une longue et pénible pêche si stressante, gratifiaient leur chère épouse d’une mission élémentaire et basique, mais tellement sérieuse : la préparation du poisson.

26 mars 2007

Retournerai-je a Midelt (episode 9)


Et puis, un matin de je ne sais quel mois, janvier ou février 1964, le soleil s’illumina.
Appelé à l’accueil, mon père m’y attendait, accompagné de Missoudie la bonne. Je lui sautais au cou, et lui fis une bien longue bise.
« Nous allons accompagner votre bonne au dortoir, elle pourra préparer ses affaires ». D’un geste, la directrice interpella une personne qui passait par là.
Que voulait bien dire cette mystérieuse phrase.
« Je comprends Monsieur, ce n’est plus comme avant depuis l’indépendance. »
« Vous n’êtes pas fonctionnaire, malgré votre statut ministériel, il faut penser aussi à vous.
« C’est à cause de cela que l’école se vide, je le vois bien chaque année, il manque des élèves. »
A chaque fois, mon père d’un signe de la tête malheureux, semblait donner raison à la directrice. Il ne disait mot.
De quoi pouvaient-ils bien parler ? Je ne comprenais absolument rien à ce charabia de grand. Je saisissais quand même que si on faisait ma valise, j’allais partir, mais où ?
Je devais absolument attendre pour me réjouir, ils étaient bien capables de m’envoyer à Rabat, mon frère y était déjà, pourquoi pas moi.
« On rentre à la maison »
« …………………………… »
Habitué à des rebondissements de dernières secondes, ma joie s’impatientait au bord de mes lèvres, au bout de mes bras, avant de se libérer et d'exploser.
« Cela ne te fait pas plaisir ? Je te ramène à Midelt. » Je te dis.
Comme un trop plein d’espoir, une explosion, un appel d’air de l’extérieur, je pouvais enfin me réjouir, c’était la bonne ! Ils me croyaient, ils allaient enfin m’écouter ! J’allais rentrer à Midelt !
Sur le retour, la route me paraissait bien plus accueillante que les rares fois où mes parents venaient me voir, ou me chercher pour les vacances. Il fallait que les vacances soient « grandes » comme ils m’expliquaient pour venir me libérer de ma geôle.
« Les moyennes et les petites vacances ça ne compte pas », m’expliquaient-ils.
« Tu comprends, hein ! La route est longue de Midelt à Meknés »
Si je comprends ? Comment leur dire que moi je n’avais pas choisi d’aller à Meknes, ni à Mibladen, que mon bonheur à moi c’est Midelt et rien d’autre !
Ce n’est pas ma faute si la route est longue ! Je le sais moi que la route est longue ! D’ailleurs j’ai remarqué qu’elle est plus longue de Meknés à Midelt, que de Midelt à Meknés, le retour. Et si le route est longue, vous ne croyez pas vous que le temps est long aussi pour moi ! Que mes nuits furent longues, que mes journées bien trop courtes, paniqué à l’idée d’affronter la nuit !
C’est long d’attendre tous les soirs devant la grille que vous veniez me chercher, parce que vous ne me préveniez jamais quand vous veniez me chercher.
Vous me disiez « on passait par là, alors on vient te voir. » .Comme si j’étais une bête du zoo dont on décide la visite au dernier moment, juste avant la fermeture.
Vous veniez oui, mais combien de fois n’êtes-vous jamais venus ? Même pendant des vacances « moyennes » et « petites » quand les autres pensionnaires s’en allaient eux ! Et que moi le cœur en vrille j’allais chez les Dolivet. Vous ne veniez pas me voir !
C’est quoi d’abord des grandes vacances ?
Je me le faisais expliquer par la pionne, elle ne savait pas pourquoi je posais une question aussi idiote, mais moi oui je savais.
J’avais vite saisi. Les Grandes, égalent papa et maman, petites et moyennes égalent Dolivet. Même si aller chez eux était un légitime plaisir, ils ne pouvaient malgré l’amour qu’ils me portaient remplacer papa, maman et Toto.
Voila ce que j’aurais aimé leur dire moi ! Mais jamais je n’oserai, d’abord par crainte de représailles et surtout parce que peu à peu j’ai appris à cuirasser mes émotions, j’empile et on verra bien, soit cela va exploser un jour, soit comme disent les grands, ça passera.

18 mars 2007

Retournerai-je à Midelt (episode 8)


Parfois, une partie acharnée de « noyau » venait égailler mes recréations. Ce jeu fort simple consistait à jeter un noyau d’abricot vers un mur et d’approcher le pied du mur du plus prêt possible. La difficulté consistait seulement de la distance du mur choisi pour le jet.
Dès qu’il ne s’agissait plus de bosser je devenais le meilleur, à tel point que plus personne ne s’aventurait à jouer contre moi.
Alors je perdais volontairement de temps à autre. Des jours « sans » comme on dit, des périodes où je perdais juste un peu, pas longtemps, pas beaucoup, il fallait amorcer, juste le temps que cela se sache dans le collège.
Ma ruse fonctionnait à chaque fois même si presque tout le monde connaissant mon stratagème. Il existe toujours quelque part des joueurs naïfs ou intrépides, c’est pareil. Ils veulent défier le Caïd des noyaux, lui infliger une bonne raclée, et devenir à leur tour le garçon le plus envié du collège. On ne connaissait pas le meilleur élève de ce collège, mais tous connaissait le numéro un du lancer du noyau, ça je vous le promet.
Cela fonctionnait plutôt bien, mon stock de noyau ne cessait de grossir. J’avais dû m’arranger les règles pour attirer des joueurs, celui qui me battait gagnait deux fois plus de noyaux que le jeu ne le permettait, je lançais des défis à 3, 4, 5 fois la mise.
Bien avant Paul Newman, j’avais inventé l’arnaque, certes la petite arnaque aux malheureux noyaux d’abricot. Le « poker lanceur de noyaux » en quelque sorte.
Gloire à celui qui battrait un jour Patrick, le plus fin tireur de noyaux de l’atlas. Sans doute les prétendants guettaient-ils ces instants d’épuisement imaginaire, de vacillantes faiblesses maîtrisées pour provoquer le tireur d’élite, mais voilà, Kit Karson gagnait tous ses duels
Ces rares moments à se les ressasser aujourd’hui, ont dû être mes seuls instants de joie et provoquaient chez moi une d’anesthésie générale de mon mal de vivre, de mon mal de Midelt. La douleur était alors reportée à plus tard……….bien plus tard……Il fallait à tout prix, et c’était vital, ralentir la nuit, repousser le repas, se brosser très longuement les dents.
Mais la nuit vicieuse et sournoise approchait à pas feutrés, incommensurablement, inexorablement.
« Extinction des feux ». J’ai perdu. La nuit nous gagne. Pas de négociation possible.
Chaque soir, je perdais mon inlassable combat. En quelques minutes nous étions tous sous les draps, la couverture sous le nez. Peu à peu le silence nous gagnait. Quelques chuchotements courageux perçaient le silence macabre, derniers toussotements de détresse avant les larmes cachées, des gorges sèches raclaient leurs derniers cris de détresse, et puis le silence tant redouté rodait dans le dortoir.
Le silence vainqueur guettait alors le moindre bruit pour prévenir le pion,quelque soit le pion, ils étaient tous sévères, la norme minimum pour cet emploi.
Caché sous ma couverture, j’imaginais Toto, la Mimouna, les scorpions, les perdreaux, les hyènes, Bijou mon mouton. Je regrettais presque Driss. Enseveli sous ces souvenirs, en essayant de m’évader de ces couvertures trop rêches et qui ne sentent même pas la maison, je m’endormais………….jusqu’au lendemain et la contre offensive que je ne manquerai pas de lancer contre la nuit.
J’accumulais un trésor de noyaux très enviable et convoité. Plus malin que Barberousse je partageais mon butin entre plusieurs cachettes. Une partie du trésor chez mes correspondants, une autre partie confié à mes deux amis, et une maigre part dans mon placard. Celui qui m’a un jour volé mes noyaux dans mon armoire n’a fait que reprendre ce que j’avais moi aussi emprunté dirons-nous, à un autre un joueur, sûrement un méchant et un tricheur, ce n’était que justice. Je vivais à crédit de ce larcin, les intérêts de ces gains rejoignaient mes cachettes secrètes.

09 mars 2007

Retournerai-je a Midelt (episode 7)


« Elle est moche et pas belle cette école » ! !!!!
D’ailleurs, plus aucun souvenir de cette période, encéphalogramme plat, même pas l’espoir d’une secousse, si ce n’est quelques flashs qui me traversent comme une douleur, exhumer ces souvenirs encore béants n’arrangerait rien à la guérison.
Le premier soir, je vis bien que certains quittaient l’école, j’allais voir Huguette la pionne et lui demandais qui étaient ces gamins heureux qui nous abandonnaient en fuyant lâchement l’école.
« Ce sont les demis pensionnaires »
« Les demis pensionnaires !!» m’étonnais-je, c’est quoi un demi pensionnaire ?
« Ben …... ce sont les élèves qui rentrent chez eux le soir »
Ainsi il y avait possibilité de sortir le soir, même à moitié cela m’intéresserait, sûrement devais-je encombrer les Dolivet, ou pire, il n’en avait jamais été question.
Des nuits de cafard seul à pleurer, je n’ai même pas de souvenir de classe si ce n’est mes deux amis, Patrick d’Espagne et Michelle Marin, la bande des trois, mais comme si cela ne suffisait pas à ma peine, ils étaient demis pensionnaires, j’étais le seul interne. Je les raccompagnais tous les soirs à la grille, dehors ils étaient libre eux, de ce coté-ci de la grille ce n’était que pleurs. L’angoisse de la nuit commençait à me saisir tous le corps.
Le nez entre les barreaux de la grille, je les regardais s’éloigner ensemble. En plus, si je me rappelle bien, elle me plaisait Michèle et lui pouvait tous les soirs la raccompagner. L’image triste de mon lion m’accaparait, lui et moi derrière nos barreaux et notre prison, bien trop grande pour moi, minuscule et mortelle pour lui. C’est sûr, un jour, lui et moi, nous nous sauverons dans la forêt.
Je n’avais que très peu d’amis, ou du moins ma mémoire ne m’autorise que ces souvenirs.
En récréation, je retrouvais un frère et sa sœur aussi pommés que moi.
Comment pouvaient-ils bien se nommer ? Un nom italien, j’en suis sûr !
Nous étions tristes ensemble, point d’autres souvenirs.
Décidément, cette mémoire est bien cadenassée, la profaner devenait indécent !
Nous partagions notre goûter le soir en regardant la gorge serrée les demis pensionnaires s’en aller le cœur joyeux. Nous ne manquions pas sans mot dire d’attarder notre attention sur le portail d’entrée, on ne sait jamais !!!! Quelqu’un pouvait venir nous chercher.
L’œil fatigué, nous abandonnions notre quête sans espoir qu’un jour par surprise quelqu’un vienne nous chercher comme cela arrivait trop rarement. Ce n’est pas « les grandes vacances » tous les jours.
Un chocolat ou un Vinifruit, assis sur un banc, goûter et mélancolie se partageaient à parts égales. J’aimais le chocolat, ils se régalaient avec le Vinifruit, et du pain pour tous.