20 mai 2007

Retournerai-je à Midelt (episode 14)

« La France, on ira tous, et pour toujours » laissa tomber mon père, d’une parole sèche et intransigeante.
Ouf ! Pour l’école. Mais que voulait dire le « pour toujours ».
Il avait décidé seul apparemment, contre l’avis de ma mère de rentrer en France. Je ne connus en partie la vraie raison de son choix précipité que bien plus tard. Pour le moment sa sentence semblait sans appel, malgré les « grosses disputes » que mes oreilles de gamin espiègle entendaient dès qu’ils abordaient le sujet.
« C’est trop tard, j’ai donné ma démission, on ne revient plus la dessus !»
« Tu es fou ! Tu ne changeras jamais ! Mais que vas-tu « foutre en France ! Tu te rappelles de la France toi ! Pour moi ce n’est qu’humiliation et souffrance !» lui ressassait ma mère.
Ce fut sans doute la seule fois que je vis ma mère pleurer tous les jours, toute la journée, et toutes les nuits.
J’avais une peine sincère pour elle, et je guettais en permanence un signe de faiblesse de sa part qui m’aurait aidé à la consoler, à lui dire que moi aussi j’étais triste, et qu’à tous les deux ce serait plus facile. Mais ce geste ne vint jamais. Elle avait dû quand même souffrir quand elle était jeune dans son Auvergne d’adoption, avec des parents eux aussi d’adoption, pour être aussi forte et imperméable aux autres, et aux sentiments.
Mon père, imperturbable et impénétrable, poursuivait son travail. Je refusais de l’accompagner pour sa dernière tournée d’inspection. Clandestinement, et tacitement, je me rangeais du coté de ma mère.
Je vis bien tous les jours de nombreuses personnes, y compris ses employés, venir à la maison . Les alliances de circonstances.
À entendre ma mère, ces gens venaient à la maison le dissuader de partir, même son employeur, le gouvernement marocain, n’avait pas encore accepté sa démission.
J’essaye de me remémorer et de reconstituer tel un archéologue, avec les maigres bribes d’informations recueillies jusqu’à ce jour, les circonstances qui poussèrent mon père à étrangement précipiter sans raison apparente notre retour en France.
Je crois aujourd’hui, qu’il a dû se sentir bien seul. Il n’a jamais pour autant émis le moindre doute quand à son choix, même aux moments les plus difficiles qui l’attendaient en France.
Il fallait que l’événement qui l’a conduit à prendre cette triste décision fût grave pour quitter son Maroc, notre Maroc à tous.
Je crois savoir qu’un jour, lors d’un rendez vous à Rabat, la capitale, mais aussi le siège de son employeur, il eut la proposition suivante, et cela a bien pu se passer comme cela.
« Écoute Maurice, le Maroc est indépendant, tu le sais. Toi on veut te garder, mais je dois composer avec cette nouvelle génération des jeunes ingénieurs que tu as formés pour certains, qui cherchent par tous les moyens à d' obtenir les postes des français. Je n'y peux rien je dois obeir. Nous reconnaissons tous le travail exemplaire que tu as accompli ici pour le sud marocain, mais tu connais le Maroc, je dois faire la part de choses»
« J’ai perdu ma place, je dois rentrer? ».
« Qui te parle de quitter ta place ! Au contraire, je vais créer un poste uniquement pour toi : Super directeur. Tu auras tous les Paysannats du moyen atlas sous ta responsabilité, à Boumia, le corse est parti, je vais y caser un de tes anciens élèves, et pour le Paysannat de Midelt, le tien, on décidera ensemble à qui confier le poste. Chacun son poste, je place deux marocains et toi en haut, t’en dis quoi ? »
« Le moyen atlas mais c’est immense ! Tu te rends compte ces déplacements avec ma Willis ».
« J’y ai pensé figure-toi. Tu n’auras même pas à conduire. Un chauffeur est prévu. Je sais que tu seras tout le temps sur le terrain, tu auras un chauffeur et une voiture confortable»
« Mais qui empêchera un jour un de mes adjoints de vouloir mon poste, ton idée ne sert qu’à repousser le problème pas à le résoudre ».
« Mais ça aussi, c’est tout réfléchi » lui expliqua l’homme du ministère de l’agriculture, il suffit que tu prennes la nationalité Marocaine. Il ajouta dans la foulée sans respirer, je n’ai pas dit musulman, tu as bien compris ? Tu es chrétien, c’est pas notre problème».
L’homme redoutait cet instant, il venait là de toucher le point faible de son plan. Aussi, avait-il subtilement mis ma mère dans la confidence, et comptait sur son aide, ce quelle fit sans réserve.
« Tu te rends compte Maurice ! Super directeur, un chauffeur, une voiture gratuite ! C’est merveilleux on peut rester maintenant ! »

15 commentaires:

Anonyme a dit…

Bonjour Patrick,
J'ai en ma possession une lettre semblable à un parchemin que je garde précieusement.
Elle est datée du 02 octobre 1957 et un certain Mr Pelufo y supplie mon père de revenir en Espagne. Ce Mr est un exportateur d'oranges et de citrons et dans cettre lettre, il lui offre un poste de régisseur de ses entrepôts de Murcia, de Malaga et d'Alméria.
Mon père ne nous a jamais parlé de cette difficile décision qu'il avait eu a prendre. Je ne l'ai appris que 39 ans plus tard après qu'il nous ai quitté.
A-t-il un jour regretté son choix? Je ne le pense pas, mais par contre je suis sûre que ma mère aurait été bien plus heureuse en Espagne...
Excusez moi d'avoir ainsi parlé de moi Patrick, mais avec vos écrits c'est à chaque fois un tas de souvenirs qui remontent à la surface...
J'attends avec impatience la suite.
Bises
Josie

Pas à pas se fait notre chemin a dit…

Bonjour Josie
Il n’y a pas à s’excuser, il n’y a pas non plus des bons et des mauvais commentaires
Il y a les commentaires du cœur, ceux qui viennent seul sans être appelés ou réfléchis, et qu’on sent inévitablement qu’il faut écrire
Alors merci de ce bout de vie
Tous les expatries on un jour prit une grande décision souvent cruelle entre leur patrie et le pays d’adoption
Merci de votre passage

Cergie a dit…

Patrick le prénom de ton père !
Maurice qui vient de Maure !
Ma maison de famille éait à Epinal et nous y revenions aux vacances car mon père était haut fonctionnaire d'outre-mer comme on dit
Et bien en face de la maison : la basilique d'Epinal et St Maurice est le patron de ma ville !!!
J'ai un frère qui s'appelle Maurice car il est né dans cette maison ! (Le seul qui soit né en France et que ça énerve d'ailleurs)

Tu ne dis pas en quelle année ton père a pris cette décision
Pour une fois, ton père a pris une décision forte d'homme libre et s'y est tenu contre vents et marées, contre femme, enfants et administration

Un jour aussi mon père a décidé de rentrer en France, cela été lorsque mon frère aîné a eu le bac en poche
Il est rentré pour les études de ses enfants

Pas à pas se fait notre chemin a dit…

Bonjour Cergie
Beaucoup de similitudes entre nos deux vies et de lieux commun
C’est en 1964 que mon père a pris cette décision qui nous a tous choqué, et surtout désappointé
Mais il n’y a rien à faire contre un lorrain aussi indépendant que mon père, lui il n’est pas rentré pour ses enfants, uniquement parce que la vie qu’on lui proposait ne correspondait pas a ses convictions
Il ne s’est jamais attaché à savoir si sa famille était en accord, il décidait point
En ce point ma mère lui ressemblait, imagine la vie des gosses avec deux fortes têtes a la maison qui avaient décidées de ne jamais reculer
Merci de ton agréable commentaire
Patrick

Cerisette a dit…

J'imagine le déchirement intérieur..pour ton père..celui de vous savoir déchirés de devoir partir.. la décision a du être pour lui le fruit d'un grand combat intérieur qu'en "bon lorrain" il n'a certainement pas voulu montrer.. savoir qu'on sera peut être un temps détesté pour cette décision.. en sachant qu'avec ses convictions c'était la seule à prendre..important et une question d'honneur, d'être en accord avec ses convictions..même si c'est difficile à faire passer..

Fr@n6 a dit…

il est vrai que parfois il faut prendre une décision contre l'avis de sa propre famille, ce n'est pas toujours ni facile à faire ni à faire comprendre. Toujours je pense on doit se poser la question de savoir si ce jour là on a ou pas fait le bon choix

Bien @twa

Claude a dit…

Le choix devait être le bon car il nous permet de suivre aujourd'hui ces épisodes forts de ta vie !...
bonne soirée et merci.
Claude

Dr Mouhib Mohamed a dit…

Bonjour Patrick,
Vous avez raison, cette période de votre vie mérite vraiment d'être relatée , et vous le faites de façon captivante.
Nous attendons toujours la suite.
M.Mouhib.

Pas à pas se fait notre chemin a dit…

Oui tu as bien raison, mon père ses convictions primaient sur sa vie
Ma mère appelait cela de l’étêtement et moi à mon age je ne comprenais pas sa décision, puisque je n’ai eu la réponse que bien plus tard
Partir pour des convictions, certes, mais ce sont ces même convictions qui lui on fait quitter la France à 18 ans pour le Maroc
Qui sait, s’il a eu raison ou tord, que serions nous devenus ?
Il ne faut jamais regretter cela est sur
Merci de ton passage
Patrick

Pas à pas se fait notre chemin a dit…

le message de dessus est pour cerisette
a bientot

Pas à pas se fait notre chemin a dit…

fr@n6 bonjour
C’est la question éternelle du choix et du regret
Il est sur regretter ne sert a rien si ce n’est se « miner la santé »
Personne ne peut dire ce qui se serait passé si mon père n’avait pas prise cette décision
Alors soyons heureux de son choix, c’était le sien, en tout cas il m’a offert 10 ans de cadeaux

Pas à pas se fait notre chemin a dit…

Bonjour Claude
Merci beaucoup de ton commentaire, je n’avais jamais vu ce retour sous cet angle bien réel
Mais aussi il existe aussi des sites, et des blogs sur midelt et je raconterai ma vie, pareillement avec une autre fin sans doute
Plus heureuse ou pas ?
Inutile de chercher à savoir
Il a prit une décision ne jamais regretter
Merci de ton passage

Pas à pas se fait notre chemin a dit…

Bonjour docteur Mouhib
Merci pour ce compliment qui me va droit au coeur
Je profite de cette réponse pour engager tous les "bloggeur" qui vont lire ce commentaire d'aller sur votre blog
Facile j'ai crée un lien direct avec le mien
Cliquez dans 'les échos de Midelt", je vous y engage, vous connaîtrez mieux cette ville fascinante en dehors des circuits touristiques
Patrick

delphinium a dit…

Bonjour Patrick
Je lis toujours avec plaisir vos textes. Je me mets à la place de votre père qui a dû prendre une des décisions les plus importantes de sa vie. Cela a dû être difficile de voir que les membres de la famille étaient tous tristes de devoir partir. Vous comptez joliment bien et avec une certaine légèreté ces épisodes de votre vie, alors qu'ils sont plutôt lourds d'émotion. C'est un talent d'écriture, croyez-moi.
Je vous envoie mes meilleures pensées

Pas à pas se fait notre chemin a dit…

Delphinium
Je me disais mais ou est^passée delphinium?
Pas de nouvelles, dommage j'aime bien ses commentaires
Et voila ces quelques lignes toujours aussi sensibles
Je crois oui que sa décision fut difficile seul contre tous
je me demande aussi pourquoi cette décision,mon texte explique ce que lui nous disait par petits bout et ce que mes frères ont entendu
Je vais te livrer un secret
On dit dans la famille que le poste de ministre de l'agriculture lui aurait été proposé également s'il acceptait le poste décrit quelques années
Je n'ai pas osé l’écrire, seul mon frère aîné s'en souvient