29 juin 2008

Mes années colleg (episode 15 )


Ainsi se déroulaient mes journées, entre panique de l’école et corvées à la maison.
Pour mon jeune âge, j’avais une force et une corpulence qui avait incité mon père à me demander de l’aider encore plus à la ferme. Un désir qui dans sa bouche équivalait à un ordre, de ceux que vous ne pouviez refuser.
J’abandonnais avec plaisir et sans rancune à ma mère, même avec un plaisir caché et jouissif, le ramassage des œufs, le nettoyage des lapins ou le sarclage du jardin. Elle n’appréciait ce legs, que de très mauvais cœur. Je me jetais sur le tracteur. Le plaisir de garder les moutons était devenu maintenant du passé.
Une promotion certes, mais passé le temps euphorique du changement, je n’allais pas tarder à le regretter, tant le travail était devenu pénible, et tant j’aurais aimé partager la vie normale, et semble t’il insouciante de mes copains du village.
Mon horizon de corvées venait subitement prendre de la hauteur, et de l’espace. Et surtout allait occuper mes dimanches et vacances pendant les 4 ou 5 années qui allaient suivre.
Dans ces conditions il ne pouvait en être autrement que ce qui m’attendait à la fin de l’année scolaire.
– Hierard moyenne générale sur l’année 9,13. Redoublement.
Je me souviens encore quelque 40 ans plus tard de ma moyenne au dixièmement prêt, tant ce chiffre me fit honte. Il est là, gravé dans le cœur, et dans la tête au fer rouge de ma flétrissure. Honte de redoubler et de risquer d’aller rejoindre les cancres là bas en bas de la classe, là où s’entassaient les oubliés et les cancres. Je redoutais aussi inconsciemment ce que l’on médisait des redoublants de ma classe.
J’allais moi aussi l’année prochaine subir les même quolibets des profs, et moqueries de mes concitoyens écoliers. De cela il n’en était pas question personne ne s’est encore moqué de « Patrick le chasseur de l’Atlas ».
J’aurais aimé que l’on me dise au moins que j’avais fais des grands efforts et que pour moi 9,13 ce n’était pas trop mal. Au moins j’avais échappé au ridicule. Je ne serai pas aiguillé vers les classes de « transitions ». Les classes de la honte, elles étaient la risée de tous. Moi aussi monstrueusement, je participais à cette primitive et invective hallali sur ces pauvres gosses. Nous savions tous que ceux là n’iraient plus bien longtemps à l’école. Certains profs même se moquaient ouvertement de ces pauvres gosses, certains nous disaient même que ces élèves n’allaient en classe que pour toucher les allocations. Rire et racisme mélangés nous acquiescions. Ils étaient les rebus, les tuberculeux en quarantaine de l’éducation nationale, les porteurs de la Burka du savoir. Ce n’était pas une classe de transition, mais une ligne directe à grande vitesse vers l’exclusion. Ou au mieux « Ils seront pour certains flics ou fonctionnaires et mangeront des poulets aux hormones » chantait Ferrat.
Les profs, les premiers avaient établi une inconsciente sélection dans les classes. Ils ne s’occupaient que des meilleurs. Les autres instinctivement se sentant repoussés du partage du savoir, se repliaient en ordre, un à un honteusement au fond de la classe. Un pacte tacite alors régissait ce fond de classe, l’ignorance mutuelle.Bien entendu mes parents se sentirent eux aussi obligés de participer à ma mise à mort scolaire. J’étais un « fainéant et un bon à rien ». Sobriquet qui ne quittera plus jamais leurs lèvres quand il s’agira de décrire le dernier rejeton de la famille. Parfois le mot chance et orgueil accompagnera leur vocabulaire

21 juin 2008

Mes années college (épisode 14)


J’étais franchement pommé dans ce CEG, autant qu’à Mekhnès, il y a maintenant 5 ans. Mes cauchemars ne sont pas encore dissipés, ils ne sont pas si loin que ça !
J’avais douze ou treize ans et le moins que l’on puisse dire c’est que je n’étais pas en avance à l’école, je dirai même que je patinais sérieusement en classe. À mon frère le « Math’ Élem’ » il avait fallu une dispense d’âge pour entrer en 6ème. Il avait 9 ans!
J’avais moi par contre rarement la moyenne générale, sauf dans quelques matières secondaires qui me permettait de flatter mon timide ego. Rien n’avait changé, comme toujours la gym, le dessin, la musique me sauvaient in extremis. Grâce à elles je parvenais à me tenir la tête hors de l’eau pour ne pas me diriger tout droit sans corde de secours, sur la voie sans issue de la bande des cancres. Là-bas au fond de la classe, proche de l’abîme et du radiateur ils m’attendaient. Proche d’une rivière sans retour, vivotait la tribu des laissés pour solde de tout compte de l’éducation nationale.
Pourtant dans cette désolation, une matière commençait à me titiller les doigts et l’esprit.
Le français.

J’aimais le français et les compositions. Il fallait utiliser judicieusement des mots. Les aligner les uns après les autres, mais pas n’importe comment ? Attention ! Il faut choisir des mots équilibrés, bien les placer, là où ils se mettront en valeur, et égaieront les autres. Là où ils accorderont les sons et l’harmonie à votre idée, à votre esprit, et à votre plume. Là où la phrase terminée vous pourrez la relire avec fierté.
Mais cette fichue orthographe…, elle me gâche mon plaisir !
Mauvais élève sans doute, mais cancre non. Je me doutais que si je sombrais au fond de l’ignorance, au fond de la classe, personne ne viendrait me tendre la main, pas même mes parents.
Je crois bien que je faisais tous les efforts possibles pour mériter mieux que ce triste sort. Mais le retard de ma scolarité me pesait chaque jour un peu plus. Pour une fois, je m’efforçais d’être bon à l’école. Je sentais bien que cela devenait la seule issue possible. J’enviais discrètement et anonymement ces premiers de la classe que je décriai, juste par jalousie de leur savoir. Être parmi ceux que les professeurs citent toujours comme la seule et vraie référence du savoir. Nous les moins bons étions rarement à l’honneur, si ce n’était que comme l’exemple à ne pas suivre nous étions les exutoires et la raillerie des élèves.

13 juin 2008

Mes années collége (épisode 13)


Alors je me réfugiais chez Alain. Lui non plus n’avait pas la télé, il m’attendait tous les dimanches. Rituellement. J’aimais sa mère, et ses cafés au lait de quatre heures avec des grands morceaux de pain dedans. J’admirai aussi son père qui partait dés le dimanche soir à son travail à l’usine de talc de Luzenac, la plus grande carrière de talc du monde. Il n’en revenait que le vendredi d’après. Lui aussi, de tout son corps, de ses mains pétrissait rageusement une vie meilleure pour ses deux garçons.
Silencieusement, consciencieusement, nous déballions nos soldats.
Hétéroclite armée que nous avions là, lui et moi. Point de course à l’armement, les revenus de nos parents ne le permettaient pas. Nos armées n’en avaient pas les moyens. Armées de pauvres. Nous composions notre armada, d’amour, de bric et de broc, de soldats de plomb et de plastique, de Cow-boy et d’indiens, de chevaliers et de policiers. Même Zorro combattait, dans l’armée composite du dimanche après midi. Selon les sous des parents, nous avions droit de temps à autre à un nouveau soldat qui venait renforcer joyeusement notre maigre armada. Pour les chars d’assaut deux carrés de bois, l’un plus grand que l’autre cloué l’un sur l’autre, un clou pour le canon et le tour était joué. Nous avions décidé de nous limiter à quelques chars, trois ou quatre, je ne sais plus. Un ou deux avions rafistolés de colle et de décalcomanie, achevaient les armées en présence. Et puis notre imagination faisait le reste ……
– T’es touché……..
– Ton char flambe………
– Ton soldat et mort………
– Ton avion est en panne…………….
Personne ne contestait, nous acceptions l’évidence. Il gagnait, je gagnais, peu importe. Lui et moi, drogués pour quelques heures, avions oublié le film que nous aurions tant aimé voir.
La guéguerre des soldats de plomb est terminée, je dois m’en aller. J’accepte avec joie l’amour et le café au lait que sa maman me propose. Il fait presque nuit, je n’aime pas l’hiver. Il fait toujours froid et noir dans mon âme vagabonde qui cherche désespérément quelque chose, je ne sais pas encore quoi. C’est triste non !
Je ne voulais ni ne pouvais rentrer à la maison, papa travaillait encore, sûrement. Et maman, maman………….. !
Je n’avais pas de maman le dimanche après midi, quand il faisait noir et que j’avais peur du lendemain.
J’errais.
Et toujours la même trouille au ventre qui me prenait tous les dimanches soirs à l’heure où les paysans trayaient leurs vaches. J’angoissais du lundi. Je n’avais que très rarement terminé mes devoirs. J’aurai juste le temps demain dans le car de copier sur Alain, Émilien ou Robert si comme moi, ils ne cherchaient pas eux aussi un complice.
Tous mes dimanches soirs maudits s’achevaient douloureusement, la peur au ventre. L’obsession du lendemain vissée au corps.
Je hais toujours le dimanche soir encore aujourd’hui. Ce ne sont plus les professeurs qui me terrorisent, mais à croire que mon corps et mon esprit se sont intoxiqués à la panique du dimanche, et qu’ils réclament encore leur dose hebdomadaire de détresse. Mes dimanches à Serres sur Arget m’ont drogué à vie, à mort.

08 juin 2008

C'est Fait !!!


C’est fait !!!!!!!!!!
Après 43 ans d’absence, je suis retourné sur les pas de mon père et sur les miens, avec un seul regret celui d’avoir attendu aussi longtemps.
En 15 jours, en autonomie complète, nous avons parcouru 3000 km, rencontré le Maroc que l’on dit profond, celui des villes et des champs. Dieu que ce pays est attachant, ses paysages et ses habitants aussi.
Pour ceux qui suivent mon histoire sur ce blog, sachez que je n’ai rien loupé. En premier, la maison où je suis né. Je devrais dire les ruines de la maison, mais ce n’est pas grave, elle a vécu sa vie.
L’usine où mon père travaillait, elle est toujours là, bien entendu en ruine, mais son souvenir est gravé, je l’ai reconstruite tout seul de la hauteur de mes 5 ans.
Plus loin, c’est Immsouane, et ses barques bleues. J’allais pêcher le maquereau sur le port, le matin très tôt. Les pécheurs sont toujours là, ils vendent encore à la criée. La petite place est à présent fermée par des bâtiments neufs, c’est moins beau. J’ai de loin aperçu l’énorme rocher où nous pêchions la nuit, il se nomme toujours « la Cathédrale ».
En roulant bien plus au nord, j’ai fouillé le passé de mon père, son coin de chute au Maroc après sa guerre soit disant de pacification, celle qu’il n’a jamais acceptée. J’ai trouvé sa maison en pisé, je devrais dire sa bicoque, celle où il m’a dit y avoir été si heureux avec maman.
Le choc, le vieux gardien de la maison forestière a connu mon papa, il m’emmène à sa maison, il me raconte toutes ses histoires de chasse, il m’invite à boire le thé, à manger, et à goûter à mon passé en me proposant du lait et du « sellou ».
Quel retour !!
Et puis la route vers Midelt, mes merveilleux souvenirs de jeunesse, et mes plus grandes larmes en mars 1965.
Le paysannat est certes en ruine, ma maison est fermée à clef, je n’ai pu y pénétrer, ce sera l’excuse pour y retourner prochainement. Mais sur le sol j’en dessine le moindre recoin au gardien qui acquiesce à chacun de mes mots. Il me dit que j’ai une extraordinaire mémoire, je lui réponds que le bonheur n’a pas d’âge.
A Midelt, le nom de mon père traverse le temps et deviendra un jour la légende « du français qui a introduit la pomme à Midelt ».
Le premier à avoir écouté mon père me raconte :
« Un jour ton père est venu, tu étais tout petit à coté de lui. Il nous a réuni et nous a expliqué que la pomme c’était l’avenir de notre région les Ait Ayache. Il a partagé une pomme pour nous la faire goûter, il a ajouté que grâce à elle nous serons riches, que nous pourrons acheter une voiture comme la sienne, il nous montre sa 2CV, et que nous pourrons emmener nos enfants à l’école, comme le sien, et c’est toi qu’il a désigné. »
Aucun mot n’est parvenu à sortir de ma gorge, tous bloqués au fond de mon estomac noué.
Il ajoute :
« Aujourd’hui, nous sommes riches, nous avons des 4x4, et nos enfants vont tous à l’école. Ton père a fait beaucoup de bien pour nous. »
(Je raconterai tout cela plus tard en détail dans un autre blog).
Ma route m’a menée jusqu'à Errachidia, Ouarzazate et le retour sur Marrakech.
Le Maroc a énormément évolué, il se modernise, son peuple - Marocains et Berbères - est resté un peuple attachant, amical, social, aimable, toujours prêt à rendre service.
Je n’aime pas donner des leçons, je vais me permettre juste un petit conseil. Si vous allez au Maroc, laissez à la frontière vos réactions et préjugés d’européen, prenez ce peuple comme il vient, et surtout faites-vous humble.
A bientôt sur mon autre blog, sur celui-ci la vie continue, mais avant tout un grand merci a Salah, Mohamed et leurs charmantes épouses pour le fabuleux accueil que nous avons eu droit A bientôt en France, je vous attends tous
Amitiés
PS pour suivre au jour le jour mon voyage allez sur mon autre blog:

22 mai 2008

Sur les traces de Livingstone




Je m’envole, je m’en vais la bas ou les chèvres grimpent aux arbres,
Porte ouverte sur mes reves d'enfance
Où le nom signifie « pays du soleil du couchant »
Pays froid ou le soleil est chaud
Plateaux arides et miraculeuses oasis
Cohue des médinas et ruche des villes
Espaces solitaires du désert majestueux
Civilisation raffinée et palais impérial
Le blanc, bleu , ocre.
Aller à la rencontre d’un peuple attachant que j’ai quitté en larme.

18 mai 2008

Mes années college épisode 12)


Très rarement ma mère me donnait l’autorisation d’aller voir la télé au bistrot chez « Nine » à la Mouline. Je me précipitais vers le café en espérant, en priant plutôt que la télé soit allumée sur la 2. Vers 14 heures je me pointais hypnotisé par son magnétique regard noir et blanc, je m’asseyais par terre, pour ne pas gêner, parfois même sous une table. Les émotions, il fallait se les garder dans la poche, ou s’émerveiller pas trop fort, pas plus encourager Rintintin. Je me faisais tout petit. Je la dévisageais dans les vapeurs de pinard, les brumes de tabac gris roulé, et les ralliements des joueurs de belotte qui tapaient le carton, ponctué de « millaudiou » sonores et de dépits.
- Atout ! Belotte ! Rebelote ! Et dix de der ! » Ils régnaient en maître de la salle.
Avec juste les images qui défilaient devant moi, je découvrais enfin les épisodes de Rintintin et Rusty, les Ivanoë avec Roger Moore qui deviendra le Saint, et James Bond. L'Aigle Noir, Winitou, les Thierry la Fronde, avec Jean Claude Drouot je pense, et avec Yves Régnier et autres globe-trotters que nous imitions les jours suivants dans la campagne, et les forêts entourant le village.
Lorsque je ressortais de ces séances de télé vinasse, j’avais les yeux rougis par la nicotine et la fixité du regard.Regard qui mettait une éternité à reprendre la vision normale des choses. Au moins jusqu'au retour à la maison, où je me faisais gronder par ce que mon pull et mes cheveux sentait affreusement mauvais. Je préférai me taire pour ne pas risquer d’être privé de télé pour les dimanches à venir. Elle aussi me tenait en laisse avec ce maudit outil de pression. Il suffisait de me promettre de m’en punir pour que soudainement je redevienne l’enfant docile que je tentais désespérément de sacrifier.

Il arrivait souvent que la télé soit branchée sur des émissions pour grands. Le tiercé, où bien sur Roger Lanzac, je ne l’ai pas aimé lui qui me privait de mes dimanches. J’attendais un peu et je repartais errer dans les rues, encore plus triste qu’avant. Il est 14 heures, les rues sont désertes, les mioches se plongent devant leur télé. Personne ne m’a invité. J’entends le générique du film ! Et merde !……………………
Je suis seul dans la rue. J’enrage d’être pauvre.

12 mai 2008

Mes années colleges (épisode 11)


Nous n’avions pas la télévision, ce n’était pas pour nous. Pas assez d’argent. Pas assez riche.
Pour la regarder cette P… .. de télé je devais ruser pour me faire inviter, et voler ainsi les quelques instants de bonheur que semblait parsemer autour d’elle ce nouveau jouet magique. Ceux qui la possédaient vivaient dans un autre monde. Dès que la dame en blanc et noir s’illuminait, je n’existais plus. Tous les gosses idolâtraient désormais un autre chef de bande. Je perdais sur eux mon pouvoir, et mon influence de chef accepté. Quoi que je propose le dimanche, à l’heure de Du Guesclin, Thierry la Fronde ou du film de Cow-boy, rien ne pouvait plus désormais les faire changer d’avis. Ce maudit écran me délestait de mon maigre pouvoir.
Fin lamentable d’un règne absolu. La télé avait réussi sans bruit avec ses images un fabuleux coup d’état, elle me dépossédait de tous mes titres fièrement conquis.
Ces sales gosses heureux possesseurs du jouet, avaient tout vu et tout entendu. Ils devenaient ceux qui savaient avant les autres. Et moi j’étais ignorant. Je redevenais cancre de ne pas avoir la télé. Je n’avais pas la télé, alors je ne pouvais me mêler à la discussion. Je me souviens bien de ce rejet, je les écoutais sans pouvoir participer à la conversation. Alors pour ne pas paraître idiot, pour éviter a nouveau le bannissement j’inventais des cabanes à construire, des arcs et des flèches à tailler, mais rien n’y faisait. Je reculais d’un pas, je m’excluais du cercle des érudits. Putain ! que ce fut dur à vivre cette exclusion !
Je repense soudain à un grand écrivain marocain que je découvre seulement aujourd’hui, Mohamed Choukri. Lors d’une discussion politique à la terrasse d’un bar je crois, il fit une remarque à l’homme politique en campagne électorale. La seule réponse qu’il reçu du candidat fut cinglante : « Tu ne peux te mêler à la discussion, tu ne sais ni lire ni écrire. » Cette phrase de la honte déclencha chez lui la frénésie d’apprendre, il devint instituteur et écrivain.
Inlassablement, surtout le dimanche après-midi, je cherchais niaisement la compagnie de Richard ou Joaquin, les chanceux qui possédaient une télé. J’espérais parmi eux le dimanche, partager le western de l’après midi. Mais rusés l’un et l’autre, affranchis à présent de la puissance de frappe que leur prodiguait la nouvelle arme, m’obligeaient alors à négocier et accepter souvent leurs jeux idiots.
Un jour en cachette je suis monté sur un pylône téléphonique pour voler des images de la télé de Richard. Il habitait au premier étage, je pouvais ainsi de l’autre coté de la rue suivre au moins les images. Il s’en aperçut et se décala juste assez pour me cacher l’écran. Je redescendis la rage au cœur et la honte au poing. Ce n’est pas la rouste qu’il reçut quelques jours plus tard qui me consola. J’avais eu envie de lui crier « Souviens toi de la télé ! ».
Mais la vérité d’aujourd’hui c’est que je mendiais pour regarder la télé, je quémandais un instant de bonheur furtif. Malgré cela, très rarement, j’étais invité à regarder le « cow-boys » du dimanche.
Je me revoyais au cinéma de Midelt, le Rex où les AYAKATSIKAS, les propriétaires, m’invitaient gratuitement pour voir tous les films de Cow-boy que je voulais. Pendant ce temps, mon père les défiait au billard.
Je pleurai souvent parce que les indiens mourraient tous et toujours. Moi j’aimais les indiens, j’étais toujours pour eux, contre les méchants cow-boys. Il y avait aussi des indiens Pieds Noirs, c’est ceux que j’aimais le plus. Sans doute étaient-ils comme moi une race en déperdition, en disparition, des exilés sur leur propre patrie.

03 mai 2008

Mes années colleges (épisode 10)


La vie s’écoulait beaucoup trop péniblement et lentement à mon goût. Elle se construisait autour du frénétique rendez-vous radiophonique de douze heures quarante cinq du jeu des mille francs et la pièce de théâtre policière du mardi soir.
Ah ! Lucien Jeunesse ! Le jeu des mille francs ! Le rendez-vous qui ne se manquait pas ! Dès le générique, la maison elle-même cessait de gémir, les meubles ne craquaient plus. La smala, père, mère et oui mère aussi, frère, et moi, avides de connaissance s’enroulaient autour de l’unique poste de radio. Notre seule concession à la société de consommation. Chut ! Lucien Jeunesse pose la première et éternelle question :
- Question bleue de Monsieur Tartanpion de Issy les Moulineaux, que désigne t’on par le mot : bla bla bla bla !!!!
Silence, le candidat réfléchit. Lucien aime les candidats alors il glisse un petit tuyau. Il aide intelligemment.
Derrière, nous entendions le xylophone égrener le temps, chaque seconde un ding, soixante ding et ding, ding dong…. Le candidat n’avait pas répondu. Désolé pour le candidat, Lucien Jeunesse revenait à la charge.
- Deuxième question bleue de Madame Pierrette Julien, une habituée de l’émission, que nomme t’on par « bla !bla !bla !!!!
Mon père répondait toujours le premier et traitait souvent les candidats d’ignares…
Le temps s’écoule au rythme du xylophone.
Lucien Jeunesse posait six questions, trois bleues, deux blanches et une rouge. Il fallait répondre aux six questions pour tenter le banco de 1 000 frs et si vous réussissiez vous tentiez le super banco de 3 000 frs. Si vous n’aviez que 5 réponses, monsieur muscle entrait en jeu. Sur son home traîner, il devait parcourir une distance minimale en quelques minutes. Le public chauffé à blanc encourageait le candidat régional ! Super ! Super, Super banco criait alors la salle, ou plutôt le cirque, car c’était au sein du cirque Pinder que se déroulait l’émission culte française de 12h45
Un jour le cirque Pinder avait planté son chapiteau à Foix. La veille sur France Inter, à la fin du jeu Lucien Jeunesse terminait toujours par :
- A demain, si vous le voulez bien. !
Bien sur que nous le voulions bien, nous ne manquions jamais notre rendez vous culturel.
Apres le jeu, un speaker à la radio, nous dévoilait la question énigme qui permettait de trouver une enveloppe cachée dans la ville. Ce sésame nous donnait alors le droit de participer au jeu.
Toute la famille et quelques amis furent réquisitionnés pour traquer le Graal caché dans les entrailles médiévales de la ville de Foix. Nous croissions d’autres traqueurs de trésor, c’est avec une extrême méfiance comme des chercheurs de champignons, que nous répondions à leurs questions. Il ne fallait pas les aider en leur signalant où nous avions déjà cherché.
Nous n’avions pas trouvé l’enveloppe, mais nous sommes allés quand même au cirque. Les autres gosses rêvaient de clowns, de tigres, de lions. Moi, je n’attendais qu’une chose, voir mon idole Lucien Jeunesse, et voir pour de vrai le jeu des milles francs.
Je n’écoute plus que très rarement France inter à cette heure là. Quand cela m’arrive, c’est Louis Bozon soixante dix ans qui a prit le relais avec talent. Les euros ont remplacés les francs. Je me revois pitchou à Serres. Je n’en doute pas, « Il » est là, et « Il » répond toujours aussi vite aux questions.

27 avril 2008

Mes années college (épisode 9 )


À présent, merles et pies, moineaux et grives, pouvaient sans danger pour leur douce vie, venir me narguer sans que ne s’éveille en moi mon ancestral instinct destructeur. Je n’avais plus le réflexe de saisir précipitamment et frénétiquement mon lance-pierre. Il avait maintenant déserté ma poche et dormait quelque part dans un placard, pour quelques temps encore.
Une fois, une seule, je suis allé comme tous les gamins de la région dénicher une pie. Dans sa boite à sucre, je dorlotais passionnément le petit oisillon que je nourrissais plusieurs fois par jour. J’étais devenue sa mère adoptive, il ne cessait d’ouvrir son bec en me voyant s’approcher de lui. Bien entendu, il se nommera Margot. Devenue adulte, je ne lui coupais pas les ailes, comme cela était la coutume. Elle était libre, et semblait m’en remercier en ne me quittant que très rarement. Il lui arrivait parfois de partir un à deux jours. Papa disait « pour faire des bêtises ». Elle revenait, se posait sur mon épaule, pour ne plus me quitter. Sur mon bras ou virevoltant dans le ciel nous étions devenus inséparables. Tout le monde dans le village, l’épicière, le boulanger et les badauds connaissaient Margot.
Margot était espiègle et joueuse. Elle choisit sa cachette sous le grand caoutchouc de la salle à manger. Sous ses feuilles protectrices, elle y entassait, pèle mêle, cuillères, papiers dorés et argentés de bonbons, enfin tout ce qui brillait et tout ce qui faisait du bruit. Margot savait compter, si vous lui vidiez sa cachette, elle hurlait, jacassait, terrifiait les chiens jusqu'à ce que vous fassiez tomber une petite cuillère au sol. Alors Margot intriguée par ce bruit familier, s’en approchait mine de rien, la comédienne jouait à celle qui ne semblait pas intéressée, puis d’un coup de bec furtif, la saisissait et allait la cacher, ouf ! Nous voilà sauvés, Margot s’était calmée. Margot l’emportait toujours sur nos nerfs.
Margot est morte. Un soir en rentrant de l’école, je l’ai retrouvée inanimée dans la gamelle des chiens. Cette fois, l’un deux n’avait pas trop apprécié qu’elle lui vole comme d’habitude un peu de sa pitance. Sans doute un coup de gueule amical, fatal. J’ai enterré Margot dans le jardin, avec un rosier sur le dessus de sa tombe. Il n’y aura plus jamais d’autre Margot, je le jurais. La mort des animaux que l’on aime passionnément est bien trop triste. Quand les fourrages ne me réclamaient pas, je retournais dans la forêt au dessus de la Mouline. Avec les copains, nous construisions notre refuge, notre cabane à rêves. Notre indépendanc

12 avril 2008

Mes années colleges ( épisode 8)


Comme pour l’argent caché dans le cric ou le rouleau de dentifrice quand nous avions passé la douane, je devinais sans mal la caverne où elle avait camouflé sa collection. C’est dans sa chambre que ses pièces trouvaient refuge. Facilité en cela par le fait que mes parents dormaient séparément. Comme leur vie.
- Pépé, ainsi nommait-elle son mari en notre présence, ronfle et lit toute la nuit et cela m’empêche de dormir. Et de compter tes sous ! Pensais-je par réflexe.
Dans sa chambre un petit coffret en bois ciselet de nacre de Mogador, accueillait régulièrement tel un tabernacle, ses offrandes volées et la taxe de son bonheur futile.
Je l’ai souvent surprise à aller se ressourcer les doigts et chuchoter à l’oreille des pièces de sa collection maudite. Elle revenait de son pèlerinage miraculeusement guérie. Elle y avait puisé une énergie nouvelle, maudite, qui l’affublait d’un sourire jubilatoire, celui que je lui connaissais jadis, lorsqu’elle avait tué un lièvre, un sanglier ou péché une magnifique truite.
Je préférai alors m’évader en dehors de la maison.

Dehors, mon univers et mon terrain de chasse s’étaient considérablement rétrécis. Non pas qu’il manquait d’espace libre ici, ni de bois et de prairies pour gambader mes chimères, mais l’âme et le désir du chasseur ne m’ensorcelait plus. Je n’avais pas encore définitivement oublié Midelt semble-t-il, bien qu’à certain moment je le souhaitais fortement.
J’étais en transhumance de sentiment, cerné entre le présent qui devait être mon futur, et ce passé qui suintait toujours de mon esprit voyageur.
Moi ce que j’aime c’est l’espace aride et sans vie apparente pour qui n’est pas berbère ou chasseur de l’atlas. Devant moi, à perte de vue, l’alpha et le sable m’attiraient, me magnétisaient et m’invitaient à errer encore plus loin. La fraîcheur de ma gourde sur le dos, et toujours Slimane le fidèle, l’ami, le frère qui m’accompagnait les yeux émerveillés.
Mon lance-pierre à la main, armé d’une bille de fer d’un roulement emprunté dans le garage de la ferme ou d’un caillou minutieusement choisi pour sa forme et son poids, je m’aventurai dans cet immense espace de rêve démesuré. J’étais lui. Mon père, celui qui avait tué tant et tant de sangliers au poignard en tête à tête, en homme fort. Celui qui chassait la panthère. Celui que tout le monde à Timexaouine, considérait comme le plus grand chasseur de tous les temps. Toto reniflait déjà une piste……. Je m’évadais…
Je retournais à Midelt…………………..
C’était si facile de fantasmer sur ce passé si présent encore. J’ai encore dans le cœur le plateau aride de Midelt qui inspirait mes pas d’aventurier, glacial l’hiver, et mordant l’été. Quelques secondes suffisaient pour que ce gosse pittoresque en short, maigre comme les vaches de ce pays se transforme en un chasseur intrépide. Dans mes rêves revivifiant, j’avais moi aussi mon pur sang arabe et Toto se métamorphosait en sloughi ...
Quand je croisais la route d’un cavalier, j’en avais le souffle coupé, la gorge sèche. J’étais tétanisé d’admiration et de curiosité.
Lui, là-haut sur son cheval, fier, en cape blanche, son « Tarbouch » enroulé autour de la tête, dégageait une force énigmatique. Moi à ses pieds, j’espionnais son visage retranché derrière ce tissu blanc mystère. Je le dévisageais droit dans les yeux bleus de ses ancêtres, pour y traquer sa force et percer son secret. Mon Dieu !quelles minutes merveilleuses dans la vie de celui qui croise un jour le regard soutenu et fier d’un cavalier marocain.
Lui s’interroge, c’est qui ce Roumi ? Pourquoi me dévisage-t-il ainsi ? Parfois, d’un coup d’œil attendri, il me saluait, il m’avait compris. Un frisson de fierté m’envahissait, j’étais des leurs. Alors, d’un léger coup de pied et de quelques mots, il talonnait son intrépide et majestueuse monture, elle n’attendait qu’un ordre de sa part pour dévoiler sa force et sa fierté. Même la poussière soulevée par l’animal s’imprégnait de la noblesse de ce couple qui venait de la fouler. Une forte senteur me parvenait. Un mélange subtil, de cuir, de transpiration et de sable doucement m’envahissait l’âme. Je respirais un bon coup. Désormais dans mes rêves les plus fous, je devenais à jamais un fier cavalier berbère.
Le nuage de poussière virevoltait lentement, pour faire durer le plaisir, à l’infini…….il se dissipait, le cavalier avait disparu. Il ne me restait plus que mon rêve en bandoulière, en mémoire pour des lendemains nécessiteux.
Je revis subitement l’épisode, il y a maintenant si longtemps, de la chasse au lièvre et ma première rencontre avec un berbère. J’avais promis qu’une fois grand moi aussi « je ferai berbère », ce ne sera jamais le cas. Toto sans doute est mort aujourd’hui, seul, sans moi. C’était la première fois que je pensais à lui ! Quelle tristesse soudaine ! Pauvre Toto. Je m’en voulais de mon égoïsme.