12 avril 2008

Mes années colleges ( épisode 8)


Comme pour l’argent caché dans le cric ou le rouleau de dentifrice quand nous avions passé la douane, je devinais sans mal la caverne où elle avait camouflé sa collection. C’est dans sa chambre que ses pièces trouvaient refuge. Facilité en cela par le fait que mes parents dormaient séparément. Comme leur vie.
- Pépé, ainsi nommait-elle son mari en notre présence, ronfle et lit toute la nuit et cela m’empêche de dormir. Et de compter tes sous ! Pensais-je par réflexe.
Dans sa chambre un petit coffret en bois ciselet de nacre de Mogador, accueillait régulièrement tel un tabernacle, ses offrandes volées et la taxe de son bonheur futile.
Je l’ai souvent surprise à aller se ressourcer les doigts et chuchoter à l’oreille des pièces de sa collection maudite. Elle revenait de son pèlerinage miraculeusement guérie. Elle y avait puisé une énergie nouvelle, maudite, qui l’affublait d’un sourire jubilatoire, celui que je lui connaissais jadis, lorsqu’elle avait tué un lièvre, un sanglier ou péché une magnifique truite.
Je préférai alors m’évader en dehors de la maison.

Dehors, mon univers et mon terrain de chasse s’étaient considérablement rétrécis. Non pas qu’il manquait d’espace libre ici, ni de bois et de prairies pour gambader mes chimères, mais l’âme et le désir du chasseur ne m’ensorcelait plus. Je n’avais pas encore définitivement oublié Midelt semble-t-il, bien qu’à certain moment je le souhaitais fortement.
J’étais en transhumance de sentiment, cerné entre le présent qui devait être mon futur, et ce passé qui suintait toujours de mon esprit voyageur.
Moi ce que j’aime c’est l’espace aride et sans vie apparente pour qui n’est pas berbère ou chasseur de l’atlas. Devant moi, à perte de vue, l’alpha et le sable m’attiraient, me magnétisaient et m’invitaient à errer encore plus loin. La fraîcheur de ma gourde sur le dos, et toujours Slimane le fidèle, l’ami, le frère qui m’accompagnait les yeux émerveillés.
Mon lance-pierre à la main, armé d’une bille de fer d’un roulement emprunté dans le garage de la ferme ou d’un caillou minutieusement choisi pour sa forme et son poids, je m’aventurai dans cet immense espace de rêve démesuré. J’étais lui. Mon père, celui qui avait tué tant et tant de sangliers au poignard en tête à tête, en homme fort. Celui qui chassait la panthère. Celui que tout le monde à Timexaouine, considérait comme le plus grand chasseur de tous les temps. Toto reniflait déjà une piste……. Je m’évadais…
Je retournais à Midelt…………………..
C’était si facile de fantasmer sur ce passé si présent encore. J’ai encore dans le cœur le plateau aride de Midelt qui inspirait mes pas d’aventurier, glacial l’hiver, et mordant l’été. Quelques secondes suffisaient pour que ce gosse pittoresque en short, maigre comme les vaches de ce pays se transforme en un chasseur intrépide. Dans mes rêves revivifiant, j’avais moi aussi mon pur sang arabe et Toto se métamorphosait en sloughi ...
Quand je croisais la route d’un cavalier, j’en avais le souffle coupé, la gorge sèche. J’étais tétanisé d’admiration et de curiosité.
Lui, là-haut sur son cheval, fier, en cape blanche, son « Tarbouch » enroulé autour de la tête, dégageait une force énigmatique. Moi à ses pieds, j’espionnais son visage retranché derrière ce tissu blanc mystère. Je le dévisageais droit dans les yeux bleus de ses ancêtres, pour y traquer sa force et percer son secret. Mon Dieu !quelles minutes merveilleuses dans la vie de celui qui croise un jour le regard soutenu et fier d’un cavalier marocain.
Lui s’interroge, c’est qui ce Roumi ? Pourquoi me dévisage-t-il ainsi ? Parfois, d’un coup d’œil attendri, il me saluait, il m’avait compris. Un frisson de fierté m’envahissait, j’étais des leurs. Alors, d’un léger coup de pied et de quelques mots, il talonnait son intrépide et majestueuse monture, elle n’attendait qu’un ordre de sa part pour dévoiler sa force et sa fierté. Même la poussière soulevée par l’animal s’imprégnait de la noblesse de ce couple qui venait de la fouler. Une forte senteur me parvenait. Un mélange subtil, de cuir, de transpiration et de sable doucement m’envahissait l’âme. Je respirais un bon coup. Désormais dans mes rêves les plus fous, je devenais à jamais un fier cavalier berbère.
Le nuage de poussière virevoltait lentement, pour faire durer le plaisir, à l’infini…….il se dissipait, le cavalier avait disparu. Il ne me restait plus que mon rêve en bandoulière, en mémoire pour des lendemains nécessiteux.
Je revis subitement l’épisode, il y a maintenant si longtemps, de la chasse au lièvre et ma première rencontre avec un berbère. J’avais promis qu’une fois grand moi aussi « je ferai berbère », ce ne sera jamais le cas. Toto sans doute est mort aujourd’hui, seul, sans moi. C’était la première fois que je pensais à lui ! Quelle tristesse soudaine ! Pauvre Toto. Je m’en voulais de mon égoïsme.

27 commentaires:

Anonyme a dit…

Merci une fois de plus pour ces récits du petit garçon ...
Bon WE

Claude
http://geleroyale.over-blog.com

Pas à pas se fait notre chemin a dit…

bonjour viviane
je reviens de chez toi, et j'aime, si!!si!!
en plus tu parles de foix et c'est ma region adoptive
je vais y retournet
merci de ta visite
patrick

Pas à pas se fait notre chemin a dit…

bonjour "geleroyale" claude
merci de ton passage, et j'insite les visiteurs a aller sur ton blog, un regal
amicalement
patrick

Cergie a dit…

Bonsoir, Patrick,

Toto a vécu sa vie de chien, nous en avons déjà discuté, Patrick. Il n’a pas été malheureux puisqu’il y avait quelqu’un qui l’avait adopté. Et puis tu ne l’as pas vu vieillir.
Cependant Toto c’est le rappel de ton passé que tu as laissé à Midelt.
Elle est belle l’histoire de ta rencontre avec ce berbère. J’avais un ami berbère, je te l’ai dit qui savait lancer les cailloux très loin et lire l’heure au soleil.
C’est chouette que tu aies eu des souvenirs dans lesquels te réfugier et de les avoir encore.
Tu es dur avec ta mère, elle n’avait pas de sécurité matérielle, elle essayait d’avoir un peu de sécurité financière. Si elle avait eu un revenu à elle, elle n’aurait pas eu ce comportement.

(J’ai quelques sérieuses inquiétudes pour la santé de ton père.)

Passe une bonne fin de dimanche.
A bientôt.

julie a dit…

comment ne pas s'évader dans l'imaginaire face à un tel quotidien ? Cette note n'est pas trop longue au contraire, la suite, la suite !!!
biz à plus

Pas à pas se fait notre chemin a dit…

Bonjour Julie
J’ai beaucoup aimé écrire cet épisode, mais je ne suis pas encore satisfait de moi, je sais que je peux encore l’améliorer, comment ? Je n’en sais rien, je le sens tout simplement.
Merci de ton passage
Bises
Patrick

Pas à pas se fait notre chemin a dit…

Bonjour cergie

L’épisode du berbère, je l’ai vécu comme si c’était hier
Depuis cette fameuse matinée ou avec mon père nous avons rencontré venant de je sais ou, un cavalier et son chien, j’ai une admiration forte pour les cavaliers marocains, je trouve qu’ils sont majestueux,
Alors rien de plus facile de raconter le film qui se déroule dans ma tête, même 40 ans plus tard
Pour mon père, ne t’en fais pas il es dur
Patrick

Anonyme a dit…

Bonjour Patrick,
> >merci pour tout ce que tu as écrit, c'est vraiment très sympathique.
> >J'ai lu ce que tu avais raconté sur les Cathares et c'est justement en cherchant "qui" s'intéressait à cette partie de notre histoire que je suis arrivée jusqu'à tes textes que j'aime beaucoup.
> >J'ai des cartons entiers de "notes" et de photos, plus ou moins bien rangées et comme je compte déménager vers la fin 2008 j'ai commencé à essayer de mettre de l'ordre et de fil en aiguille je me suis mise il y a quelques temps à noter sur "monjournalweb" certains faits. J'avais bloqué l'accès aux commentaires parce que je pensais que ces histoires médiévales n'intéressent pas grand monde. Et.. un jour, je ne sais pas comment, les commentaires se sont affichés ( je ne suis pas très douée en informatique) : résultats, j'ai quelques passionnés qui viennent régulièrement et ce n'est pas déplaisant.
> >C'est une période difficile à comprendre et il me semble que si je n'avais pas vécu dans notre Sud, je n'aurai peut-être pas approfondi autant mes recherches.
> >Je te souhaite un bon dimanche.
> >Amicalement.
> >Viviane.

lyliane a dit…

Les souvenirs restent toujours dans la tête et dans le coeur même après de très longues années.
Comme monture, tu en as une belle aujourd'hui.

Pas à pas se fait notre chemin a dit…

Bonjour lyliane
Oui il semble que tous, sans le savoir, nous enregistrions nos souvenirs sur un disque dur
C’est mon cas
Et oui, je n'ai pas (plus) de chevaux, mais la moto remplace bien le cheval fier de mon enfance
Amitiés
Patrick

Vincent a dit…

Salut Patrick.
Suuuupeeeeerbe! Encore un très beau texte.
je vois que tu les aime beaucoup ces berbères.
Je dois avouer, que, pour en avoir vu (même ceux qui viennent à la descente des bus de touristes) ils ont fière allure. Et ils maitrisent.
Mais ne critique pas ainsi ta maman. Ca a du être dure pour elle ce départ pour une nouvelle vie.

Mais qui vois je là? Viviane? Est ce la même viviane, qui de temps à autres passe me faire un petit bonjour chez moi?

Pas à pas se fait notre chemin a dit…

Bonjour Vincent
Merci pour ces commentaires élogieux, et encourageants
Toi qui a vu des berbères, tu me comprends, alors imagine les en 1960 dans l'atlas ....rêves
Amitiés
Patrick

delphinium a dit…

Je ne sais pas pourquoi patrick mais j'ai pitié de votre mère. Rien n'a dû être facile pour elle. Il est vrai qu'elle aurait pu montrer un visage plus compatissant pour le reste de la famille mais parfois, dans les épreuves, l'être humain se replie sur lui-même et développe des comportements répréhensibles aux yeux des autres mais qui lui semble tout ordinaire pour lui-même. Je t'embrasse

Therese a dit…

Peut-on jamais se mettre à la place d'une génération que nous n'avons pas connue? Il est déja si difficile de se mettre à la place d'une personne qui vit à nos côtés...
Ne condamnons pas. Facile à dire également.
L'important n'est-il pas de faire le point et puis aller de l'avant.Cela n'empêche aucunement aux souvenirs de venir nous harceler à fleur de peau, il faut vivre avec.

Bravo Patrick d'avoir si bien su deviner au sujet du Brahman! Je tâcherai de refaire quelque chose de semblable un de ces jours...

Dr Mouhib Mohamed a dit…

BONJOUR PATRICK,BIELLET CAPTIVANT TR2S BIEN ECRIT BRAVO ;LES PLATEAUX SUBDESERTIQUES DE MIDELT SONT TOUJOURS FASCINANTS .PROCHAINEMENT UN BARRAGE CONSTRUIT SUR LA MOULOUYA SERA INAUGURE IL FAIT LA JOIE DES PECHEURS MIDELTIS ,IL REGORGE DE CARPES ET DE BROCHETS .PAR AILLEURS MAJID EST PARMI NOUS C EST DOMMAGE QUE SON SEJOUR A MIDELT NE COINCIDE PAS AVEC LE VOTRE;AMITIE MOUHIB.

Pas à pas se fait notre chemin a dit…

Bonjour Delphinium
Oui pour ma mère, il y a sûrement du vrai dans tout ce que tu peux développer, oui en théorie
Merci de ton passage, et de ce très sympathique commentaire
A bientôt j'espère
Patrick

Pas à pas se fait notre chemin a dit…

Bonjour therese

Je pense aussi comme toi, mais, mes frères et moi avons été au bout de sa chaîne, et encore étant le dernier elle fut bien plus longue que celle de mon frère, même si ne fut pas plus chaleureuse, et tendre
Amitiés
Patrick

Pas à pas se fait notre chemin a dit…

Bonjour Docteur Mouhib (et Majid blad)
Merci beaucoup de ces commentaires, venant d'un connaisseur
Nous irons voir ce barrage, avec ses carpes et les brochets
A mon époque j’ai connu aussi un barrage qui se nommait « flilo » ou quelque chose comme cela
Existe-t-il toujours ? Et je crois me souvenir que mon père y était pour quelque chose, mais je ne sais plus à quel niveau
Oui je regrette que nous ne soyons pas ensemble à Midelt
Encore un moi et je foulerai une terre que je chérie depuis 42 ans
Patrick

lyliane a dit…

J'attend avec impatience la suite de ta jeunesse.
Bonne semaine.

Viviane a dit…

Bonjour Patrick, je suis de retour après trois semaines de vadrouille.
J'ai vu que tu aimais mes "histoires" et je te remercie de ta fidélité de lecteur. C'est naturel de mentionner Foix parce que le Catharisme tourne autour des Comtes de cette ville, mais mes recherches en amateur) m'ont conduites sur tout notre Midi et j'espère que tu "me suivras" au coeur de toutes ces tragédies.
Je suis une fan de tes récits, ils éveillent en moi une sorte d'écho vers d'autres "vies" où les enfants n'ont pas eu ta force de caractère et je t'admire.
Je connais peu le Maroc, juste le Rif et la côte Nord, je ne suis pas descendue plus bas que Fès, c'est un pays attachant et ses habitants sont d'une serviabilité sans bornes.
Tu diras à Vincent qui pense m'avoir reconnue que des Viviane il y en a beaucoup. C'est peut-être moi et ce n'est peut-être pas moi.
Bonne journée.
Avec mon amitié.

S.Abdelmoumène a dit…

Bonjour patrick,
Désolé d'avoir été aux abonnés absents (Boulot loin des bases). Comme je l'ai dit à Mouhib, je remarque que la cadence et la qualité des écrits sont maintenues pour le grand bonheur de vos fans. Aux dernières nouvelles tu étais classé dans les 10 meilleurs au concours, mais je n'ai pu suivre le finish.
Pour ma part, comme je bouge beaucoup, je griffonne sur du papier quelques passages mais pas comme je le souhaite.
L'inspiration a parfois de ces lubies saugrenues qui vous laissent parfois atone et pantois. Dans ma chevauchée du côté de Mogador, j'ai pu revisiter le théâtre de mes récits (Tlet El Hanchane), les anciens du village m'ont gavé de détails que je pourrais greffer sur mes précédents épisodes, enfin quand le vent de l'inspiration sera en poupe.
Tu viens toujours au Maroc aux dates que tu m'as annoncé?

Majid Blal a dit…

Bonjour Patrick
je viens de lire cet episode et je vois bien que tu as bien fait de nous distiller- le goutte a goutte- le senti d;une vie. A propos, tu ne peux pas redevenir berbere parce qu;une fois qu.on l.a ete on le reste a vie. Berbere tu es, berberer tu demeureras.excuse la ponctuation, les claviers ici se paient ma tete.
majid

Pas à pas se fait notre chemin a dit…

Bonjour Viviane
Bien sur que je vais suivre tes écris, je lis tout ce que je trouve sur les cathares (et les croisades) alors je te suivrai
Quand au message a Vincent, il va le lire, mais figures toi que j’au eu la même réaction que lui et je me suis dis que tu te découvrira un jour, si c’est bien à toi que nous pensons tous les deux
En tous cas merci de ta fidélité et merci de tes encouragements
Patrick

Pas à pas se fait notre chemin a dit…

Bonjour S.Abdelmoumene
Quelle heureuse surprise que de te voir a nouveau parmi nous.
Merci pour tes commentaires toujours aussi sympathiques
J’imagine bien ton émoi à revivre le passé que tu sais si bien nous coter, et j’espère bientôt profiter de tes écrits
Moi aussi il me tarde de réaliser le pèlerinage au Maroc sur les traces de mon père depuis son arrivée en 1925
Je n’oublie pas ton aimable invitation, je passerai te voir un soir a Salé, (la date que je t’ai donné reste la bonne, je te le confirmerai,) je te propose de passer la soirée ensemble
Vivement cet instant
patrick

Pas à pas se fait notre chemin a dit…

bonjour Majid blal
je suis tres fier de ton commentaire
alors j'accepte d'etre adoubé, par des poetes et des ecrivains de ta qualite
merci
patrick

Viviane a dit…

Bonjour Patrick,
Je suis bien "la" Viviane qui a laissé 1 ou 2 commentaires chez ton ami Vincent ces derniers jours (de même que chez d'autres), mais pour ce qui est de me reconnaître c'est impossible, il aurait fallu que tu me connaisses avant, or ce sont mes premiers pas sur les blogs et j'ai bien du mal à m'en "sortir" quelquefois. Je n'étais jamais venue par manque de temps et un peu d'envie, mais maintenant que je suis là, je compte bien y rester un peu.(si vous le voulez bien)
Bonne fin de dimanche.
Avec toute mon amitié.

sofu a dit…

Salut Patrick!
C'est merveilleux comme tu racontes ton enfance, tes souvenirs, tes impressions, tes pensées fantasmagoriques... Tu sembles être encore aujourd'hui ce petit garçon apprenti cavalier berbère !

C'est un plaisir de te lire à chaque fois!!
à+