09 décembre 2007

Mes années France ( épisode 18 )

Voyons,……………….. la parcelle 132548a.
L’oeuvre destructrice du temps qui n’en fait qu’à sa tête, était passée par là. Rares furent les parcelles déclarées plusieurs décennies auparavant en terres cultivables ou prairies naturelles, à ne pas être redevenues sauvages, reconquises impunément et patiemment par les armées de châtaigniers, les fougères, les ronces ou les genets.
Je cherchais le trésor. Où pouvait-elle bien être cette parcelle ? Je dirigeais toujours mon enquête en premier vers les numéros les plus proches des taches jaunes déjà conquises. J’étais si heureux qu’elle puisse agrandir encore un peu ma zone de coloriage, et qu’elle continue à garnir laborieusement mon cahier de coloriage géant.
Parfois je devais m’éloigner un peu, cherchant dans l’immense désert des numéros perdus le bon numéro, celui que j’allais avec enthousiasme et méthode colorier de jaune. A l’approche de mon crayon, j’entendais bien les parcelles s’agiter espérant chacune d’elle être l’élue, celle que nous venions d’acheter. Elles levaient le doigt. Moi ! Moi ! Moi ! C’est moi le 132548a. Point de tricherie ! Je continue mon enquête. Déçues de ne pas être de la liste, déçues de ne pas avoir été achetées, synonyme de résurrection, elles attendraient patiemment le prochain achat, c’est certain, ce pied noir un jour ou l’autre possédera toute la montagne.
Fougères, ronces, arbustes désormais indésirables devaient abandonner sans conditions ces parcelles avant que les moutons rageurs et gourmands ne reviennent, et ne lui redonnent la splendeur de prairie d’autrefois.
Les colchiques bleus du printemps, les marguerites blanches, pissenlits jaunes, en été reviendront à nouveau pacifiquement les coloniser.
J’étais fier quand le numéro se trouvait proche d’un îlot déjà repéré par sa couleur, preuve irréfutable pour le gosse que son papa avançait lentement, mais sûrement dans sa quête. Certain que peu à peu, tout mon cahier serait tout jaune un jour. Happy end !
Mais aussi railleur quand le jaune se trouvait à perpette, au diable Vauvert. Si loin qu’il fallait aller chercher un autre plan cadastral. J’en faisais la remarque à mon père en gérant méticuleux de la mission confiée à son enquêteur particulier.
« Je n’avais pas le choix fiston, si je veux un jour transformer cette montagne difforme et perdue en propriété digne de ce nom, il faut tout prendre. Un jour qui sait, nous arriverons jusqu’a cette parcelle isolée qui te tracasse ».
Ragaillardis par ses mots, je me fixais l’objectif moi aussi qu’un jour j’irai colorier toute la carte et que c’était pour mon papa que je faisais cela. Je découvris avec plaisir et jouissance l’instinct de propriété, le plaisir de posséder un chez soi, un truc à soi que vous avez gagné par le travail, le temps, et la patience d’avoir su attendre.
Il ne restait à présent qu’un seul habitant au village. J’aimais le rencontrer, bien que je le vis plus souvent blotti dans sa chaise au coin du feu que dehors. Il me paraissait très vieux, très pauvre et presque cassé en deux par la solitude.
« Il fut un temps, fiston, vers 1900, me contait le dernier septuagénaire du village, il y avait ici presque 300 moutons et 800 vaches. Nous étions plus de 20 familles. Il n’y avait que des prés et quelques forêts bien entretenues pour le bois, les châtaignes, les champignons et l’abri naturel que ces vastes étendues nous apportaient. Aujourd’hui, les ronces et les genets reprennent possession du village. Les toits s’écroulent et les habitants ont fui. Il ne reste que moi et ma solitude, après ce sera la fin ».
Une larme de sa jeunesse et de son passé glissa lentement le long de sa joue, de son visage buriné et amaigri par les souvenirs qui le tenaillaient. Ses yeux trahissaient soudainement sa longue attente pour aller rejoindre les siens là-haut. Ceux d’avant, les « Paougagnous », (les gagne peu) les………….je ne m’en souviens pas de noms en patois, j’aimerai parler patois, et utiliser comme lui ces diminutifs affectifs, plus usités que les noms de famille. Ceux qui donnaient la vie au village, ceux qui entretenaient durement et inlassablement, les prés, les murettes et les bois. Le rude paysan de la montagne qu’il fut resta silencieux, me regarda gentiment, affectueusement je crois, semblant me dire, « je suis fatigué aujourd’hui, reviens demain ».
Je me retirai en silence de cette maison sans lumière. Avait-il seulement l’électricité ? Je ne sais ! La cheminée semblait être le centre de son univers. Elle cuisait sa maigre soupe, grillait les châtaignes que je lui portais de temps à autres, au grès des lieux où j’allais garder les moutons. Il y vivait, assis sur une chaise basse qui lui permettait de se glisser sous l’immense hôte qui le protégeait, telle une couveuse en recherche de maternité bienfaitrice.
Tous les jours, quand je passais devant sa maison avec mes moutons, je m’arrêtais chez ce vieil homme attachant qui me racontait la vie et les légendes de Layrole, celles d’avant la fin de son monde, celles d’avant l’exode, celles quand il était jeune et fort bien sûr, celles de la guerre où même ici des jeunes ne sont jamais revenus du Chemin de Dames ou de Verdun.
« Ils étaient rudes nos garçons, rudes au froid, à l’effort, pas bien malins, faciles à commander, faciles à livrer en pâture aux canons ».
Notre vieil homme n’attendait plus qu’un seul cadeau de la vie, il attendait que le temps fasse son effet, le plus rapidement possible. Le silence gagnait la pièce engourdie par le froid dés que l’on s’éloignait de la cheminée. Je respectais religieusement son deuil, il devait revoir ces braves gars……………Après un soupir, il reprenait : « Avant, c’était trop dur. Tu vois, même ton père tous les jours avec sa 4L, il en bave. Je le regarde parfois, dommage qu’il ne soit plus si jeune, il en aurait abattu du travail, je suis sûr qu’avant la fin il aura refleuri tout Layrole.
Imagine-nous, quand il fallait, à pied ou en carriole à vache, descendre à Serres pour acheter quelques rares besoin. Un vêtement devenu si vieux qu’il ne restait plus qu’à rapiécer les pièces. On achetait aussi des clous, du vin, un outil, du sucre et encore pas tous, ferrer les vaches, ou vendre une bête !
Pour le reste on se faisait tout. L’huile, c’était le gras du cochon, des canards ou des oies que l’on conservait dans des « grichets ». Le savon, un mélange de cendre et de graisse. Les seuls fruits, les pommes et poires de nos vergers. On fabriquait des ballais avec les branches de genets. Les poules, les canards, les lapins et le cochon c’était la viande. Les œufs complétaient notre pitance Les légumes venaient tous de nos malheureux jardins. Ici on avait au moins trois semaines de retard sur la plaine, souvent le gel et le froid des hivers précoces nous volaient nos récoltes.
Tu as remarqué les fours dans les maisons ? Cette bosse dans le mur ? Et bien, nous y faisions cuire le pain une fois par semaine, parfois même pour le mois. La farine venait du blé, de l’avoine, ou du seigle du « Plat » la seule parcelle un peu moins pentue que les autres. Tu la connais ? Elle se situe sur le chemin qui mène à Sahuc. La vie était dure. Mais quand même, nous n’avons jamais eu trop faim. Et puis, j’étais jeune ».
A nouveau, il se fatiguait, ou bien était-il rattrapé par sa nostalgie qui lui serrait la gorge. Les mots se faisaient attendre. Sa voix de plus en plus douce s’interrompait lentement jusqu'à ne plus être audible. Je repartais doucement. Il s’endormait je crois sur sa chaise près du feu, si près qu’un matin je le trouvais face contre terre, il avait rejoint ses amis. Le feu l’avait en parti consumé.
Il ne n’avait jamais parlé de son présent, de ce qu’il aimait ou de ce qu’il détestait. Avait-il de la famille ? Des parents ? Avait-il été marié ? Avait-il eu des enfants ? Pourquoi était-il resté si seul dans ce village sans âme ? Pourquoi, comme les autres, n’avait-il pas rejoint un parent qui l’attendait à la ville ? C’est maintenant qu’il n’est plus là que je me pose toutes ces questions! J’aurais pu, si je n’avais pas été si égoïste le questionner sur sa vie à lui.
Peut-être, avait-il envie de m’en parler, peut-être même a-t-il vainement tenté de le faire et s’est ravisé, se doutant que mon attirance vers lui ne venait qu’exclusivement de son passé. Alors pour ne pas me perdre, il s’était sacrifié à l’hôtel de mon orgueil. Il était sûrement content que ce jeune gosse d’à peine 11 ou 12 ans s’intéresse à lui. Il y a bien trop longtemps qu’il ne parlait plus qu’à son chat, et encore seulement les jours où ce sauvage mal dressé choisissait la douceur de la cheminée et les genoux cagneux de son maître, plutôt que la cour effrénée qu’il menait régulièrement aux chattes du village redevenues sauvages.
Le lendemain, un véhicule spécialisé l’emporta vers ses amis qui l’attendaient patiemment là-haut, les bras ouverts, il ne manquait plus que lui !
Tu en as mis du temps !
T’étais si bien en bas ?
Je ne sais même pas s’il y avait une seule personne à son enterrement. Moi je n’y étais pas, je ne sais plus pourquoi.

16 commentaires:

lyliane a dit…

Il a du être heureux ce Monsieur d'avoir quelqu'un qui l'écoutait et qui ne le prenait pas pour un extra terrestre qui vivait sur une autre planète dans sa jeunesse. il faut savoir écouter pour perpétuer les modes de vie de nos ancêtres. J'interroge beaucoup ma maman qui va avoir 88 ans, sur sa jeunesse, elle aime beaucoup en parler, plutôt que parler du présent dans lequel elle ne se reconnait presque plus, mais ces personnes ont vécues tellement de choses, elles ont eu une vie passionnante et bien remplie et toi tu l'écris si bien continue.....

Pas à pas se fait notre chemin a dit…

lyliane bonjour
tu ne peux savoir le plaisir que j'ai eu a ecrire ce post
je me suis souvenu de nos conversations, je me suis souvenu de son dernier jour.
il n'y a pas longtemps, je suis remeonté à Layrole, je suis aller voire la maison quelqu'un l'habitais, je lui ai demandé s'il connaissait l'histoire de cette maison, il m'a repondu que non, je lui ai raconte en "oubliant" la fin
amities
patrick

Cergie a dit…

Et ben dis donc, tu en as eu à dire sur cet homme
Tu l'as fait revivre par tes mots
Tu l'as fait vivre en l'écoutant, en le faisant parler et ne te fais donc pas de souci, il avait surtout plus envie de te parler de son passé que de son présent
J'ai toujours pensé, et toi tu le dis aussi, qu'à un certain age, on a PLUS de personnes à rejoindre que de personnes à quitter, et cet homme dont tu ne nous dis pas le nom, il préférait te parler de ceux qu'il avait à rejoindre

Tu as fait du bon travail, tu lui as accordé ton oreille attentive et intéressée, c'est sûrement la plus grande joie qu'il a eue dans sa vieillesse...
Et si tu n'étais pas à son enterrement ce n'est pas grave, il vaut mieux s'occuper des vivants que des morts...

S.Abdelmoumène a dit…

Bonjour Patrick,

Fabuleux passage, ce gosse a dû s'émerveiller quelques parts des vérités qui sortaient de la bouche de ce vieillard, un autre dirait pourquoi écouter ce bavard et s'en irait dare-dare, de son temps avare envers cet être au visage blafard, qui pourtant fut aussi un vaillant gaillard pour que les amarres de ce pays ne cèdent pas sous le tangage et l'avatar des envahisseurs "tartares"....

Bonne continuation

Majid Blal a dit…

Bonjour Patrick
Tu viens de nous brosser un joli tableau d'une époque, de la fin d,une époque, de la campagne francaise qui avait, déja à ce moment là, commnecé à se vider de sa population. Par ce personnage" Le dernier des Mohicans" tu nous a transmis le changement du mode de vie qui se produisait dans ce coin du pays. Si l,écriture est d,abord une façon de nommer les choses et de transmettre des émotions, c,est mission accomplie.
On sent aussi le"Chasseur de l'Atlas" s,approprier les collines et son environnement immédiat. Avec son crayon jaune, il se dessine des racines qui plongeraient dans la terre des parcelles à conquérir.
Un petit bijou de description.

Un petit mot pour Lyliane. Oui cela fait 27 ans que vis au Quebec. Les longs hivers,jusqu'à 7 mois par année commencent à miner mon adaptation. Si jamais vous faites un tour par ici, passez me voir je vous montrerais les Cantons de l'Est(Sherbrooke et les environs) avec plaisir. Les amis de Patrick sont par association les miens.
Majid

Pas à pas se fait notre chemin a dit…

Bonjour
Majid blal
Quel magnifique commentaire,
J’y retrouve toute la richesse de ton livre que je ne vais pas tarder à finir, j’en suis aux présentations des « fiancés » aux parents »
Je voudrai même avec ton accord te « chipper » une partie de ton commentaire pour l’intégrer à mon histoire, le passage ou tu parles des « racines et du coloriage », je trouve ton expression fabuleuse ! Comment fais tu ?
Merci encore
« Lyliane si le Québec te dit, les amis de nos amis sont nos amis »

Pas à pas se fait notre chemin a dit…

Bonjour S.Abdelmoumene
Maintenant tu es poète, merci de ton génial commentaire
Il est vrai que j'ai pris un énorme plaisir a écrire ce post, je l'ai lu et relu
Corrigé et recorrigé
Pour être sur que lui la haut soit d'accord avec moi
Je lui dois bien cela
Et toi, ton blog? En Panne d'inspiration? Trop de travail?
Je le visite tous les jours ou presque en attente de la suite
Amitiés
Patrick

Pas à pas se fait notre chemin a dit…

cergie bonjour
merci de ton passage et de tes mots reconfortant et justes
ce petit vieux comme je l'ai nommé, je ne me souviens plus de son nom, l'ai-je jamais su
a bientot
patrick

Dr Mouhib Mohamed a dit…

Bonjour Patrick,
Je pense que le texte de cette semaine est le premier à mettre en exergue cette entente profonde et tacite qui te reliait à ton père dès ton bas age ( la recherche du trésor ... la fierté du gosse quand son papa avance lentement dans sa quete ...). Je trouve cette complicité structurante et édifiante pour le mome.Par ailleurs j'ai aimé la formidable proximité que tu as à ton age avec le sage du village .
En outre, je trouve que la phrase (ils étaient rudes nos garçons... s'applique exactement aux jeunes de l'Atlas engagés par la France dans la 2è guerre mondiale. Voir le Film: "les indigènes".)
Félicitations, j'ai bien aimé ce chapitre .

Majid Blal a dit…

Bonjour Patrick.
Tu peux, bien sur, utiliser la partie du texte qui te plait.

En retournant à ton texte,j'ai eu en tête un titre de chapitre " Le vieil homme et la terre". Un petit clin d'oeil à Ernest hemingway.
Majid

Pas à pas se fait notre chemin a dit…

Bonjour majid blal
Merci pour ton accord, c'est fait ta phrase est dans mon texte
Tes deux idées de titre sont bien dans le ton de ce chapitre
J’ai vu le film « indigène » et j'ai aimé, j'ai même eu une idée pour parler de ces "indigènes » en les rattachant a la vie de mon père
Tu verras ce sera une surprise
J’ai fini ton livre, on en parle dés que je disposerai d'un peu de temps
Mais avant je peux t'assurer que j'ai aimé
Amitiés
Patrick

Delphinium a dit…

Les personnes âgées ont tellement à nous apprendre. J'ai toujours au de bons contacts avec les vieux du village. Ils ont les mains ravagées par les travaux de la terre, mais dans leurs yeux pétillent encore plein de malice. Cet épisode me remplit d'une très grande nostalgie. Car j'en ai perdu plein de ces petits vieux que j'aimais mais d'un autre côté, je suis contente pour eux, ils n'ont pas eu à souffrir de la connerie dont certains promoteurs font preuve dans leurs projets de construction et de bétonnage du village. Je pourrai en parler des heures mais là je n'y arrive pas.

Delphinium a dit…

Oh j'ai oublié. BISES cher Patrick et bravo encore pour ce texte empreint de sensibilité

Anonyme a dit…

Très beau texte.
Je suis une citadine, je n'ai jamais vécu à la campagne, mais en ville aussi on trouve ces petits grands- pères ou ces petites grands-mères qui ont tant d'histoires à nous raconter. Quand j'étais gamine, j'étais toujours chez une voisine qui ressemblait à ton vieux monsieur et qui me racontait comment était ma ville quand elle était petite. Fabuleux !
Bonne journée Patrick.
Angélique

lyliane a dit…

Moi aussi j'ai adoré le film indigènes.Bonne fin de semaine, je fais la fête, alors je ne vais pas poster quelques jours.

Pas à pas se fait notre chemin a dit…

bonjour lyliane
comme toi je truve ce filme fabuleux
patrick et bonne fin de semaine
patrick