11 novembre 2007

Mes années France ( épisode 14 )

..Nous soufrions aussi de cette invective du pied noir esclavagiste, qui nourrissait ses employés avec un bol de riz, comme me le dira un jour la laitière, lorsque timidement je lui demandais de me faire crédit jusqu'à demain. J’avais seulement oublié la monnaie. Nous les pieds noirs devions payer de suite, sinon « pas de lait ».
Dur alors un jour d’expliquer ce qu’a vécu un pied noir, être totalement compris, et tenter de se faire accepter un jour. Et si vous n’aviez pas d’argent comme ils semblaient l’admettre peu à peu de mes parents, ils ne manquaient d’âmes sereines pour raconter :
« C’est qu’ils sont malin ces pieds noirs, l’argent ils l’ont et font semblant d’être pauvres ».
Eux mêmes, dans ces contrées reculées le pratiquaient avec leur propre deniers. On cache ses sous, et on mène une vie de faux pauvre. Réminiscence des temps anciens où les coupeurs de gorges hantaient cette vallée profonde. On ne sait jamais ! S’ils revenaient ! Mais ils sont revenus ! Mandrin est de retour. Ils se nomment maintenant banques, assurances, crédit, et huissiers.
« Je les ai vu moi ! Ils mangent avec les doigts un plat au milieu d’une table basse, ils sont assis autour et se lèchent les doigts ! Même pas français que je vous dis ! »
C’était là leur vision simpliste d’un repas dominical autour d’un couscous ou d’un tagine, accompagné d’un modeste Sidi Brahim ou Gris de Boulaouane. Nous avions tous j’en suis sûr, le besoin de retrouver dans ces gestes, ce repas, ce vin, les parfums, et les délicieuses effluves, que les caisses du déménagement nous avaient privées pour l’éternité. Jamais nous ne l’avions mangé autrement, autrefois, alors pourquoi changer maintenant, même si nous sommes aujourd’hui en France. Je devrai dire en Ariège !grosse nuance !
Etre d’ici, c’est être né dans la commune du village pas plus loin. Si vous êtes d’à peine quelques kilomètres de là, de Balmajou, de Lairole, du cols des Marrous, de Darnac ou Brassac ou d’ailleurs, méfiance, vous n’êtes pas d’ici.
Imaginez mon handicap, moi le pied noir d’Afrique, mais bon, il fallait de toute façon en passer par là, si nous voulions avoir une chance infime d’être acceptés.
Dans cette cour de l’école communale, comme tout nouvel animal dans une basse cour doit se présenter aux coqs, aux dindons, aux canards, je me laissais dévisager, en espérant ne pas prendre une première rouste juste pour la lutte d’influence. Et faire connaissance !
Le jaugeage réglementaire terminé, je ne me souviens pas avoir subi en ce premier jour une quelconque raillerie, moquerie ou tentative d’intimidation. J’en fus si heureux que le soir j’en parlais à mes parents.
Il ne faisait pas de doute que le plus fort de cette école, lui a dû lui me toiser, la taille, les muscles, et ce je ne sais quoi qui fait qu’au premier regard il saura s’il va garder son titre ou s’il devra me provoquer et honteusement le confier au dernier venu, si je devais sortir vainqueur du combat. J’admets très volontiers que je recherchais cette confrontation, comme à Mibladen ou ailleurs dans toutes les cours de recréation du monde, ou tout simplement dans la vie.
Je savais par expérience que le plus fort de la classe serait respecté, et j’avais vite compris que c’était pour moi le fabuleux raccourci de mon intégration. Certes quelque peu militaire mais oh ! combien efficace et rapide. De plus, je ne doutais pas que je sortirai vainqueur de la confrontation.
Je jouais mon intégration sur un coup !
Coup de chance qu’il ne soit pas trop fort !
Coup de tête ou coup de pied comme j’avais appris à les donner.
Lui ne devait pas connaître la technique de combat des cours de recréation du Maroc. Il sera surpris, j’en fais mon affaire.
A lui de choisir, le combat sur le tas de sable qui sert à sauter en hauteur ou la retraite, sans combat. La tête baissée, il se retournera et s’en ira sans mot dire, à votre premier acte d’homme fort.
Je le cherchais aussi moi du regard et le trouvais facilement, il ne se cachait point. Il est aisé à reconnaître le plus fort d’une classe.
Il a toujours une cour autour de lui. Une cour qui le « chimpanze ». Il rit, ils en font de même, il croise les bras et ils l’imitent, de peur de ne plus être de la bande, rejetés, méprisés, maltraités, et en final devenir le soufre douleur préféré du chef.

18 commentaires:

lynn a dit…

Bonsoir Patrick,

Cette sensation d'être perçu" ni d’ici, ni d'ailleurs" est difficile à vivre. Une sorte d'appartenance à une "case à part".
Oh, j'imagine aisément cette scène que tu décris:« Je les ai vu moi ! Ils mangent avec les doigts un plat au milieu d’une table basse, ils sont assis autour et se lèchent les doigts ! Même pas français que je vous dis ! »
On épie l'"autre" qu'on croit si distinct de soi et on n’arrive pas à comprendre la différence de coutume....
Pas à pas Patrick, on suit l'histoire et je t'assure que j'apprécie beaucoup le récit.
Excellente soirée

lyliane a dit…

Il n'y a pas que les pieds noirs qui devaient cash leur lait, dans les villages c'est comme celà, tous près de leur sous.Mais tu faisais un énorme complexe de revenir d'un autre pays!Je ne sais pas si j'aurai réagi comme toi,j'aurai été fière d'avoir connu d'autres choses qu'eux, d'avoir eu une autre vie, mais tu étais seul contre tous à l'école et les enfants sont très cruels.

Pas à pas se fait notre chemin a dit…

lynn
bonjour, tu as bien saisie la scene et l'histoire qui fit a l'epoque le tour du village
etre d'ici et pas d'ailleurs
"l'avantage des gens d'ici c'est qu'ils sont d'ici les gens d'ici" (maxime le forestier
a bientot
patrick

Pas à pas se fait notre chemin a dit…

bonjour lyliane
nous sommes a la campagne, la guerre d'algerie se termine dans la douleur pour beaucoup de famille française
la reaction est presque comprehensible
nous apprendrons avec le temps qu'ils etaient pires entre eux
amities
patrick

delphinium a dit…

J'entends souvent des remarques du style: "ils font à manger bizarre ceux-là, ça pue dans toute la cage d'escalier". Ceux-là viennent d'Afrique et on entend ces paroles en Europe, en 2007. Quand est-ce que le monde avancera? Je t'embrasse patrick.

Majid Blal a dit…

Bonjour Patrick
On voit bien bien que le petit "Pied noir", malgré la perte de ses Pataugas sur le chemin de l'emménagement, est décidé à en découdre pour se faire une place. Juste sa place. Et cela à coups de fierté où de bottes. Non, il a vu sa mère déposer l'espoir, lui il prendra les armes de l,integration. Prêt à lutter pour la survie. La sienne comme celles de ses semblables. Le processus rejet-acceptation est en cours dans une cours de récréation.
Et dire que les enafants sont des anges quand la méchanceté de l'inoculé de l,appris se manifeste dans les quolibets dans les écoles, symboles du NOUS inclusif.
Majid

Majid Blal a dit…

Bonjour Patrick
On voit bien bien que le petit "Pied noir", malgré la perte de ses Pataugas sur le chemin de l'emménagement, est décidé à en découdre pour se faire une place. Juste sa place. Et cela à coups de fierté où de bottes. Non, il a vu sa mère déposer l'espoir, lui il prendra les armes de l,integration. Prêt à lutter pour la survie. La sienne comme celles de ses semblables. Le processus rejet-acceptation est en cours dans une cours de récréation.
Et dire que les enafants sont des anges quand la méchanceté de l'inoculé de l,appris se manifeste dans les quolibets dans les écoles, symboles du NOUS inclusif.
Majid

lyliane a dit…

Moi j'ai déjà eu la réflexion dans mon bureau :"ça sent les frites ici" allusion à mon côté Nord de la France.Mais ces pauvres gens ne savent pas comme c'est bon cette nourriture différente de la leur, et avec leur petit esprit ne veulent pas y goûter,ils passent à côté de bien des choses, tant pis pour eux.

Cergie a dit…

AHAHAH ! J'ai appris à faire le frites dans le Nord à Lille et le mari d'une copine (ils étaient du Nord) m'a félicitée. Sa femme lui en faisait jamais ! Il faut toujours apprendre des autres, il y a tjrs des choses qu'ils font mieux que toi.Tiens toi, Patrick, tu as une sapré mémoire d'éléphant. En plus ce que tu racontes de ces rapports entre les élèves avec cette lutte pour la suprématie, cela tient à la fois de l'ethnologie et de la science du comportement des animaux.
A te lire, c'est comme si je regardais une émission sur la cinq !

Pas à pas se fait notre chemin a dit…

Bonjour delphinium
Comment veut tu que cela s'arête, notre ancien président n'a t'il pas dit un jour
"il faut reconnaître que les africains font du bruit et parfois cela pue"
Dont acte
Bises
Patrick

Pas à pas se fait notre chemin a dit…

Bonjour majd blal
J’avais très tôt compris que seul l'intégration rapide pouvait me réconcilier avec la France
Ma mère me montrait un autre exemple, mon père soufrait du rejet
Moi par la force et où la persuasion je voulais m'intégrer
J’ai utilisé les deux, parce que les enfants sont comme tu le dis très méchants, et que seule la force est respectée, réminiscence des cours de recréation de Midelt, Mibladen et Meknes
J’avais de l'expérience moi qui venait de connaitre 4 écoles différentes en 4 ans
Les courts de recrée, ça me connait
Amitiés
Patrick

Pas à pas se fait notre chemin a dit…

Bonjour lyliane
La cuisine du monde, il n'y a rien de mieux
Qu’elle se mange avec des fourchettes, des bambous, ou avec les doigts , c'est encore meilleur
Amitiés
Patrick

Pas à pas se fait notre chemin a dit…

Bonjour cergie
Ma première partie de réponse serait la même que celle que je viens de faire a lyliane
Pour ta seconde remarque, je prends cela comme un compliment
Et pourtant sans fausse modestie, je n'ai pas aimé ce dernier épisode, je ne suis pas arrivé a mon avis a bien l'écrire et retranscrire mes sentiments
Quel est ton avis?
Je vais lancer un petit jeu de notation sur cet épisode, et sur les prochains a mes lecteurs pour voir d'autres pensent comme moi
Merci de tes commentaires
Patrick

Pas à pas se fait notre chemin a dit…

Bonjour a tous

L’anonymat des blogs a un sacré avantage, c'est de pouvoir se livrer sans risque de raillerie, ou de faire de la peine.
J’aimerai, si vous le voulez que vous me donniez votre avis sur cet épisode et sur les prochains et terminant votre commentaire par une note de 1 à 10 (10 étant la meilleure note)
N’hésitez pas, et ne cherchez pas à me faire plaisir, je souhaite vraiment plaisir votre avis, je modifierai par la suite les textes qui n'auront pas été bien notés, j’ai une grande confiance sur votre jugement

Merci à tous
Patrick

Dr Mouhib Mohamed a dit…

Bonjour Patrick;je trouve le message de cette semaine tres riche ,l' invictive du pied noir ,le le repas à la marocaine avec l'odeur de ses épices et ses vins uniques de la plaine de Meknes
J'ai également aimé la comparaison du plus fort de la classe avec les animaux de la basse cour.Amités

Fabrice a dit…

Mais c'est un réel plaisir que de manger un tajine avec ses doigts! Un réel plaisir que de prendre un morceau de pain et tremper ce dernier dans cette sauce si délicieuse où oignons, huile d'olive et x épices ont mijoté pendant des heures!
Laissons Patrick ceux qui ne savent pas ce qu'est le plaisir de la bouche! Ignorons veux-tu ces derniers comme il se doit! Une partie de la ''classe'' caviar que je fréquente par obligation, travail oblige, à tout à apprendre, je t'assure, des us et coutumes d'ailleurs!
Outre que ces bourgeois de Brel sont passés à côté de la modestie sans l'attrapper, ils ignoreront leur vie durant que cotoyer les autres, tous les autres, leur enlèvent une source de culture inépuisable!
Tu évoques les mets, les senteurs et saveurs du Royaume du Maroc, je te rejoins et te suis à 200% Patrick:):)
Excellente soirée à toi

Pas à pas se fait notre chemin a dit…

bonjour fabrice
moi aussi je suis 100 % AVEC TOI
AMITIES
PATRICK

alain DEBRAY a dit…

Cher ami !
Je viens de découvrir sur mon blog ton adresse, je ne peu lire tout ton blog ce soir car le temps me manque. J'ai vu ton commentaire sur mon blog que j'ai un peu délaissé par manque de temps, car j'ai écrit un livre depuis août dernier.En août j'ai parlé de toi avec Docteur MOUHIB.Il me demandais si je te connaissais!A+