19 août 2007

Mes années France( épisode 2)


Ce tableau émouvant d’une famille en rupture de bonheur, de ces chiens trop gros pour le ventre maigre de ce coffre, le ton convainquant et sincère de mon père, semblaient avoir ébranler momentanément le douanier. Sans doute pensait-il aussi qu’il venait de tomber sur un pauvre bougre de pied noir, pas bien futé. Il rentrait seulement maintenant celui-là, pas malin ça ! Tous les autres, surtout les plus fortunés, avaient senti le vent tourner depuis longtemps et s’étaient mis à l’abri à la métropole. Ceux là, sont passés ici il y a bien deux ou trois ans pour les derniers. Et puis celui-ci c’est un du Maroc, pas d’Algérie.
Peu à peu, la voiture dévoilait sa pudique nudité, surtout elle, la « Taunus » c’était son premier voyage, pucelle de France. Ces mains étrangères sur son corps la faisaient sursauter de dégoût. Il y a toujours une première fois.
Eloigné du véhicule je demandais, effrayé :
« Pourquoi ils continuent à vider notre voiture papa ? »
« Ils n’aiment pas les rapatriés fiston ! »
« Comme la dernière fois, les pieds noirs, papa !»
« C’est ça fiston, nous sommes maintenant des pieds noirs rapatriés et ils ne nous aiment pas plus.»
Voila deux mots qui n’entreront jamais dans ma collection. Il semble qu’ils soient toujours accompagnés de la haine des autres, du regard qui te fait baisser les yeux, de la honte d’être, d’exister.
Cumuler pour une seule et même famille les patronymes de pieds noirs et rapatriés, te projetait directement vers la quarantaine de la république.Tous libres et égaux.
Plus jamais je ne serai pieds noirs ou rapatrié, j’avais trop honte de le dire. Cette idée me hantait déjà. Expulser de mon jeune corps et de ma fragile tête, je devais renier mes origines pour exister, vivre sous la crainte que ce lourd secret allait être découvert, un jour en France.
Chez lez berbères c’était mieux. Là-bas chez moi, ils ne me demandaient pas si j’étais français, arabe, yougoslave, grec, juif, nous étions tous des Marocains, tous des fils de Midelt la belle. Midelt toujours les bras ouverts comme ses habitants qui ne connaissent le mot « inviter » qu’au présent.
Les yeux du douanier pour la première fois semblaient nous demander de l’excuser, sans pour autant avoir du remord. Avait-il compris que tous les pieds noirs ne sont pas des « colons ».
Ils n’avaient pas tous des centaines d’ouvriers qu’ils payaient avec un lance pierre.
Certains oui, ne méritent même pas le titre d’homme, pas plus que les grands patrons français de cette époque, les mines, les filatures pour seuls exemples, n’étaient pas non plus des modèles de social avancé. La plupart des pieds noirs étaient partis un jour de France, sans doute avec une valise et un billet de train, ou de bateau, espérant que cette deuxième France y serait plus douce pour eux.
Sur place au Maroc ils travaillèrent, fonctionnaires, petits commerçants, ouvriers, maçons, agriculteurs, j’ai dis agriculteur pas colons. Pour la plupart, la fortune ne les attendait pas et elle ne fût pas au rendez vous.
Mais tous vous diront qu’ils ont vécu comme des rois, non pas des richesses qu’ils avaient accumulées mais du royaume du Maroc qui les a accueillis.
Un pays si magnifique qu’il devrait être classé avec ses habitants comme lieu mondial de l’UNESCO de la beauté et de la tolérance.

18 commentaires:

Marie Bland a dit…

J'apprends beaucoup de choses en te lisant, moi que ne connaissait rien de tout ça, je commence à mieux comprendre.
Bonne journée

Pas à pas se fait notre chemin a dit…

bonjour Marie bland
tant mieux si mon histoire peut t'apprendre quelque chose,
es ce la vie des pieds noirs?
patrick
amicalement

Claude a dit…

Je me souviens de mon instituteur "pieds noirs" qui faisait passer son aigreur sur nos mains avec le compas !...Injuste, car pour la plupart dans les cités miniéres de Lorraine, nous étions d'origine étrangéres !...
Mais avec le recul rien que de bons souvenirs !...
Merci pour tes récits
bonne soirée
Claude

Delphinium a dit…

Votre histoire est toujours aussi passionnante à lire et pleine d'émotion.

Delphinium a dit…

je crois que je devais te tutoyer. :-)

Pas à pas se fait notre chemin a dit…

bonjour claude
c'est vrai, les instituteurs et plus particulierement etaient severes, et sans doute les pieds noirs un peu plus,ils se croyaient toujours un peu la bas
merci de ta fidelite
patrick

Pas à pas se fait notre chemin a dit…

bonjour delphinium
c'est toujours avec grand plaisr que j'attends tes commentaires,tu es une personne qui se fait rare sur le web
oui nous pourrions nou tutuyer
merci de ta fidelite et de tes passages
patrick

Fabrice a dit…

Bonjour Patrick,

J'ai honte pour le comportement méprisant et stupide de ces douaniers. Je m'associe bien entendu à ce dégout, à cette râge que l'on ressent d'être traité ainsi!
J'imagine aussi ce qu'il faut prendre sur soi-même pour encaisser ces coups et avaler sa salive si difficilement.
Tu as eu raison Patrick d'écrire et quelque part de dénoncer ces faits intolérables.

Pas à pas se fait notre chemin a dit…

Bonjour fabrice
Je note que depuis quelques temps tu deviens un fidèle lecteur et je me réjouis de cela, en plus je me régale avec ton blog, merci de cela
Oui j’ai pour la première fois connu la honte à chaque passage de frontière, mais le dernier fut terrible
Du coté espagnol c’était normal, ou du moins cela s’expliquait, Franco était au pouvoir, chacun se fera donc une opinion
Mais c’était pire du coté français, certains pieds noirs disaient même qu’il suffisait de payer pour être tranquille, si tu ne le faisait pas tu avais droit a une fouille de circonstance
J’ai vu ainsi les valises étalées « minutieusement rangées à la « douanier »
Le gamin de 11 ans se souvient du regard moqueur aussi des français qui passaient par là
Tu vois je peux écrire des heures sur le passage en douane, le passage à tabac de ton amour propre
Patrick

Dr Mouhib Mohamed a dit…

Bonjour Patrick, les douaniers, avec un cachet imaginaire, avaient estampé l'âme d'une famille qui a vécu au sein d'une population hétéroclite ( musulmans, juifs et chrétiens)où il n'y avait aucune altéraction importante. Les mots pied noirs et rappatriés vont marquer surtout l'esprit de l'enfant. Je suis certain que la société d'Adeghoual, société fruitière des années 50 qui avait spolié, pour l'irrigation de sa ferme, l'eau d'une tribu berbère à Midelt , n'aurait pas subi la même humiliation.
Par ailleurs, j'ai aimé ce que tu as dit à propos de l'hospitalité marocaine:" le verbe inviter conjugué au présent".
Amicalement.

S.Abdelmoumène a dit…

Splendide!
J'ai dévoré quelques épisodes de ton récit et le passage à la douane a fait ressortir l'idée que l'homme se fait de son prochain avec un semblant d’hérésie. Le Thanatos involontaire du douanier n'est pas une fin en soi mais le reflet d'une civilisation longtemps restée sur le qui vive
Merci Patrick je trouve vraiment du plaisir à te lire. Bonne continuation

Pas à pas se fait notre chemin a dit…

Bonjour Dr Mouhib

Ces douaniers nous ont tous marqués, et sans doute encore plus ce gamin craintif que l’on avait sortit de son univers ou il se sentait en sécurité »les habits de méchant lui faisaient peur »
J’ai 53 ans, et de la France ce fût notre première impression de réfugié que je n’ai pas encore oublié.
Le pire je crois ce sont les habits et sa vie étalés aux yeux de tous
Oui le Maroc est accueillant et le restera je l’espère. Cette phrase est née toute seule en écrivant elle m’a parue évidente, écriture réflexe du subconscient
Merci beaucoup de vos passage
Amitiés
Patrick

Pas à pas se fait notre chemin a dit…

Bonjour S.Abdelmoumen
Je suis flatté de vous compter parmi les lecteurs de mon blog, encore bien plus si vous y trouvez du plaisir. Je crois aussi que Midelt nous réunit tous dans ses grands bras, nous sommes tous de sa tribu.
Le passage en douane fut une révélation douloureuse certes, mais aussi une leçon a retenir
Oui la France devait faire face aux revendications légitimes du peuple algérien, nous étions tous des terroristes potentiels et sans doute avait on demandé aux douaniers d’être vigilant.
Moi ce que je dénonce c’est la manière et l’attitude arrogante
Voici la leçon que je ressors de cela aujourd’hui
« Et si les étrangers étaient traités comme cela encore aujourd’hui dans les commissariats français »
Alors s’expliqueraient parfois les bavures françaises, ou la difficulté d’insertion des maghrébins en particulier (tout ceci ne pouvant être une généralité bien sûr)
Encore merci de votre passage
Amitiés
Patrick

Marie Bland a dit…

Oui c'est ça, je connais tellement peu de cette période.
Bon dimanche

Pas à pas se fait notre chemin a dit…

marie bland
heureux de t'avoir fait decouvrir une page de notre histoire
merci de tes messages
patrick

Cergie a dit…

Le ventre de la taunus...
Comme une mère la voiture vousa trabsportés dans son ventre trop plein pour vous accoucher à la France
C'est comme ça que je vois votre arrivée en voiture
En tout cas, vous vez sûrement dû vous rendre compte comme la France est loin du Maroc et avec le "rite" de la fouille, vous avez pris conscience comme il est dur d'y entrer déjà lorsqu'on est Français, qu'est ce que ce doit être pour un étranger demandeur d'asile ou de travail

Pas à pas se fait notre chemin a dit…

bonjour cergie
tu as aussi aimée la "tiradeé sur le ventre de la voiture
je l'aime aussi,
merci de ton passage et de ta fidelite
amities
patrick

Vincent a dit…

Encore une belle page.
Les années ont passé.
J'ai manqué qq épisodes de ton voyage mais j'y reviendrai (je lis à l'envers parfois).
Je ne comprends pas à présent pourquoi les Français du Maroc ont dû eux aussi partir de ce beau pays. Je ne me souviens pas avoir entendu parler d'exode de nos compatriotes à cette époque. Etiez vous menacés par la population? Ils sont si gentils les marocains!
Peux tu nous expliquer celà?
cordialement.